«Événement d'État, écrit l'avocat Barbier dans son journal.—Hier mardi, 10 décembre, on a commandé vingt-cinq hommes par compagnie du régiment des gardes-françaises pour l'après-midi, avec poudre et plomb, sans tambour. Ce jour, le prince Édouard, connu sous le nom du Prétendant, avait la première loge à l'Opéra, à son ordinaire; il y est arrivé sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa cour. Aussitôt qu'il a été descendu de carrosse pour entrer dans le cul-de-sac de l'Opéra, M. de Vaudreuil, major du régiment des gardes, lui a dit qu'il était chargé de l'ordre du roi pour l'arrêter, et, dans le moment même, six sergents aux gardes, qui étaient en habits bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et l'ont enlevé de terre; on lui a jeté et passé sur-le-champ un cordon de soie, qui lui a embrassé et serré les deux bras... Il s'est, dit-on, un peu trouvé mal; on l'a passé ainsi par la porte du fond du cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a accompagné.» «Ainsi garrotté comme un malfaiteur, dépouillé de son épée, de ses pistolets (car on poussa l'indignité jusqu'à fouiller ses poches), il est conduit immédiatement au château de Vincennes. Toutes les précautions avaient été prises pour que l'arrestation et l'enlèvement eussent lieu sans résistance. Sur la place des Victoires, autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opéra, on remarqua pendant cette soirée du 10 un déploiement de troupes tout à fait inusité.» «On craignait apparemment une émeute du peuple,» dit le journaliste. «Des gardes-françaises, la baïonnette au bout du fusil, et des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires, l'enveloppèrent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces hommes, vêtus de redingotes et portant des flambeaux, éclairaient ce triste cortége. Le guet à cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long du faubourg, et il y avait des détachements de soldats aux gardes, de distance en distance, le long des allées de Vincennes.» Pendant ce temps, les deux gentilshommes écossais qui accompagnaient le prince étaient entraînés dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opéra, puis jetés dans des fiacres et conduits à la Bastille.
«À huit heures du matin, Charles-Édouard partait de Vincennes et on le reconduisait jusqu'à la frontière suisse. Cette seconde expédition fut moins brutale que la première.» M. de Férussy, lieutenant général des armées du roi, prit place auprès du prince dans une chaise de poste, «plus par honneur qu'autrement.» Le fait restait le même néanmoins, et l'opinion y voyait une tache à notre honneur. «On avait défendu dans les cafés de Paris de parler du prince Édouard, parce que l'on se donnait la liberté de blâmer le roi.»
Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec décence, mais le cri public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa reparaître deux fois à Londres, où il conféra avec ses partisans le duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra à Liége et y vécut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur dévoué de son père, miss Clémentine Walkmischaw, qu'il avait ramenée d'Écosse où elle s'était attachée à lui. Elle passait pour sa femme légitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous retrouverons bientôt modèle de son sexe. Ses amis murmurèrent et le sommèrent de renvoyer miss Clémentine, infidèle, disaient-ils, à sa cause. Il s'y refusa avec énergie; mais, quelque temps après, elle quitta elle-même le prince, sous prétexte de mettre sa fille au couvent à Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a aimé dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il chercha sa consolation dans le sommeil de ses facultés, et il se fit une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort.
Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement, songea à réveiller dans ce sang des Stuarts une rivalité toujours possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des héritiers à Charles-Édouard. M. de Reumont, son biographe, prend trop à la lettre les imputations alors prématurées des ambassadeurs d'Angleterre contre les mœurs de ce prince.
«J'apprends, écrit lord Stanley à sa cour, que le fils du Prétendant se met à boire dès qu'il se lève, et que chaque soir ses valets sont obligés de le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes commencent à faire peu de cas de sa personne...» «Ces grossières habitudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en effet un grand nombre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal, eussent essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même; il passait des années entières sans leur donner signe de vie. À la mort de son père, en 1766, il quitta sa résidence du pays de Liége; il vint présider à Rome cette petite cour organisée un peu puérilement par Jacques III, et qui ne rappelait guère, faute d'argent, celle de Jacques II à Saint-Germain. La responsabilité nouvelle qui pesait sur lui, ce titre de roi qu'il portait, les marques de dévouement que lui prodiguait encore son entourage, la présence et les conseils de son frère, rien ne put l'arracher à l'ivrognerie. Il signor principe, ainsi l'appelaient les Romains, continuait à chercher dans le vin l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait à Preston-Pans les soldats du général Cope. Un jour, en 1770, le duc de Choiseul, qui avait songé un instant à la restauration des Stuarts, fait exprimer au Prétendant le désir de lui parler très-confidentiellement à Paris. Charles-Édouard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir même, à minuit, dans l'hôtel du duc de Choiseul. La conférence doit avoir lieu en présence du maréchal de Broglie, chargé de soumettre au prince le plan d'une descente en Angleterre. À l'heure convenue, le duc et le maréchal sont là, munis d'instructions et de notes; Charles-Édouard ne paraît pas. Ils attendent, ils attendent encore, espérant qu'il va venir d'un instant à l'autre. Une demi-heure se passe, l'heure s'écoule. Enfin le maréchal s'apprête à prendre congé de son hôte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour. Quelques instants après, Charles-Édouard entrait dans le salon, mais si complétement ivre, qu'il eût été incapable de soutenir la moindre conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien à faire avec un prétendant comme celui-là, et dès le lendemain il lui donna l'ordre de quitter la France au plus tôt.
«Tel était l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir à Paris l'année suivante, en 1771, et à qui il offrait, au nom de la France, une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait à épouser sans délai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne pouvait faire de Charles-Édouard un chef d'expédition capable de tenir l'Angleterre en échec, on voulait du moins qu'il laissât des héritiers, que la famille des Stuarts ne s'éteignît pas, que le parti jacobite fût toujours soutenu par l'espérance, et que ces divisions de la Grande-Bretagne pussent servir à point nommé les intérêts de la France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de Choiseul, au héros d'Édimbourg et de Preston-Pans; il lui disait simplement: «Soyez époux et père...» Égoïstes calculs de la politique! Le ministre de Louis XV s'était-il demandé si Charles-Édouard, avec ses habitudes invétérées d'ivrognerie, n'était pas, à cinquante et un ans, le plus misérable des vieillards, et si une âme pouvant encore aimer habitait les ruines de son corps?
«La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait à ce vieillard n'avait pas accompli sa dix-neuvième année. Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, était née à Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par son père à l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se rattachait par sa mère, fille du prince de Hornes, à l'antique lignée de Robert Bruce, qui donna des rois à l'Écosse du moyen âge. Son père, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, étant mort dans cette bataille de Leuthen où le grand Frédéric défit si complétement le prince de Lorraine et le maréchal Daun, malgré la supériorité de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune encore avec quatre filles, dont la dernière n'avait que trois ans. L'impératrice Marie-Thérèse n'oublia pas la famille du général qui était mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension à sa veuve et assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations considérables, et dont les dignités, c'est-à-dire les revenus, appartenaient de droit à la plus haute aristocratie de l'empire. On choisissait les abbesses, les supérieures, parmi les princesses des maisons souveraines, et pour mériter le titre de chanoinesse il fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que paternelle, au moins huit générations de nobles. Les filles de la princesse de Stolberg obtinrent tour à tour cette distinction, qui leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes ne faisaient pas vœu de renoncer au monde; elles trouvaient au contraire dans cette singulière alliance avec l'Église une occasion de briller plus sûrement parmi les privilégiés de la fortune. Élevée d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientôt chanoinesse comme ses sœurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont la supérieure était la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, sœur de l'empereur d'Allemagne François Ier, belle-sœur de l'impératrice Marie-Thérèse. Dès l'âge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse attirait tous les regards dans cette société d'élite. Si elle était Allemande par la naissance et par le nom, elle était surtout Française par le tour de ses idées, et tous les prestiges de la grâce étaient encore embellis chez elle par une merveilleuse vivacité d'esprit. Instruite sans pédantisme, passionnée pour les arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour régner avec grâce sur l'aristocratie intellectuelle de son époque, dans les plus pures régions de la société polie.
«Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-Édouard que sa période héroïque, la période de 1745 à 1748, lorsque le duc de Fitz-James vint lui offrir la main de l'héritier des Stuarts. Comment une telle offre ne l'eût-elle point séduite? C'était une couronne qu'on lui présentait, dit M. de Reumont, une couronne tombée assurément, mais si brillante encore de l'éclat que lui avaient donné plusieurs siècles sur un des premiers trônes de l'univers, une couronne illustre autrefois et consacrée de nouveau par la majesté de l'infortune, par le dévouement de ses serviteurs, par le hardi courage de l'homme qui avait essayé de la ressaisir tout entière.»
«L'affaire fut menée secrètement. La mère de la princesse ne demanda pas l'autorisation de l'impératrice Marie-Thérèse, craignant que la politique autrichienne ne s'opposât à un mariage qui devait nécessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit à Paris avec sa fille, et c'est là que le mariage fut contracté par procuration le 28 mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reçu tous les pouvoirs de Charles-Édouard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme, accompagnée de sa mère, se rendit ensuite à Venise et s'y embarqua pour Ancône. C'était dans la Marche d'Ancône, à Lorette, que le mariage devait être célébré; mais, des difficultés étant survenues, une grande famille italienne établie non loin d'Ancône, à Macerata, la famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son château pour la cérémonie. Charles-Édouard s'y était rendu en toute hâte dès qu'il avait appris le départ de sa fiancée, chargeant un de ses amis, lord Carlyll, d'aller recevoir la princesse à Lorette et de la conduire à Macerata. La célébration du mariage eut lieu le 17 avril 1772. C'était, chose singulière, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini, évêque de Macerata et de Tolentino, bénit l'union des fiancés dans la chapelle du château en présence d'un petit nombre de témoins. Charles-Édouard n'avait oublié aucun de ses titres; ce vieillard, usé par l'intempérance, qui s'agenouille péniblement sur ces coussins de velours auprès de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, éblouissante de grâce et de beauté, c'est Charles III, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi. Les témoins étaient sir Edmond Ryan, major au régiment de Berwick, monseigneur Ranieri Finochetti, gouverneur général des Marches, Camille Compagnoni Marefochi et Antoine-François Palmucci de Pellicani, patriciens de Macerata. Une médaille fut frappée pour perpétuer le souvenir de cet événement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de Charles-Édouard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la légende, inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en latin: Charles III, né en 1720, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1772.
«Deux jours après le mariage, le soir de Pâques, les nouveaux époux quittèrent le château de Macerata et se dirigèrent à petites journées vers Rome, où ils firent leur entrée le 22 avril. Ce fut presque une entrée royale. Charles-Édouard, depuis six ans, était en instance auprès de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre de roi, comme son père l'avait obtenue naguère du pape Clément XI. Espérant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans, il n'avait rien négligé pour maintenir son rang dans une occasion aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les équipages; puis venaient cinq voitures attelées de six chevaux, la première, où se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, réservées à la maison de Charles III, les deux dernières au cardinal d'York et à ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les étrangers, les Anglais surtout, si nombreux à Rome, se mêlaient avidement à une population toujours curieuse de ces spectacles, et l'on peut dire que l'entrée de Charles III avec sa jeune femme dans la capitale du monde catholique fut un des événements de l'année 1772. Événement d'un jour, et bien vite oublié! Ce bruit, cet éclat, ce concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-Édouard un simple mot tombé de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au cardinal secrétaire d'État l'arrivée du roi et de la reine d'Angleterre; on n'était plus au temps de Clément XI, et le sage Clément XIV, assis alors sur le siége de saint Pierre, ne voulait pas exposer le gouvernement romain à des difficultés graves pour l'inutile et dangereux plaisir de protester contre les arrêts de l'histoire.