«Lorsque le président de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome, il pouvait dire à propos du fils de Jacques II, père de Charles-Édouard: «On le traite ici avec toute la considération due à une majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Apôtres, dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme à Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas de dignité dans ses manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand cercle avec autant de grâce et de noblesse.» En 1772, il n'y avait plus à Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-siége, il n'y avait plus de garde papale à la porte de son hôtel, plus de cortége militaire pour l'escorter par la ville; le prétendu Charles III était simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il se nommait lui-même dans ses voyages. Quant à la reine Louise, le peuple romain, pour ne pas lui enlever tout à fait sa royauté, l'appelait la «reine des apôtres,» du nom de la place où était situé le palais Muti, occupé depuis un demi-siècle par les descendants de Charles Ier. Elle aurait pu être la reine des salons de Rome, s'il y avait eu à Rome des salons où le roi et la reine d'Angleterre eussent pu maintenir leur rang. Plus tard, auprès d'un des rois de la poésie, la princesse Louise retrouvera sa royauté perdue; elle aura une cour d'écrivains et d'artistes, elle distribuera des grâces, et le chantre des Méditations, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse d'Albany. En attendant ces jours de fête, les prétentions de Charles-Édouard la condamnaient à l'isolement.»
XVI.
C'est ainsi que Louise de Stolberg devint reine exilée de la Grande-Bretagne. Ses premières années de mariage à Rome ne trompèrent pas entièrement ses espérances. Malgré quelques excès habituels de vin, le prince qu'elle avait épousé avait l'extérieur et la grâce d'un roi détrôné, mais pouvant encore se réhabiliter pour le trône. Une circonstance où l'étiquette allait déterminer la cour de Rome à lui refuser authentiquement l'étiquette de la royauté l'obligea à quitter son palais romain et à aller habiter Florence. L'archiduc Léopold, deuxième fils de Marie-Thérèse, y régnait alors en expectative.
La Toscane était le noviciat de l'empire. C'était un prince philosophe, extrêmement libéral d'institutions dans un pays où il semblait faire l'essai des principes de la révolution française, tempérée par un despotisme populaire sans danger. Ses mœurs avaient la licence de ses principes. Ses excès en ce genre passent toute vraisemblance: il ne vit point le prétendant anglais, mais il le reçut dans ses États sans ombrage. Cet oubli de son rang acheva d'enlever à Charles-Édouard le soin de sa dignité. Sir Horace Mann, envoyé d'Angleterre en Toscane, lui rendait ce triste témoignage: il maltraitait sa femme de toutes les manières.
XVII.
C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva avec sa suite et quatorze chevaux anglais à Florence pour s'établir en Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-même son arrivée.
De ce jour, l'expatriation complète du jeune Alfieri est accomplie. Il parle du Piémont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe son temps librement en sigisbé assidu et toléré dans la maison de son ami. Le féroce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son aversion. La cour qu'il leur fait est innocente à ses yeux, pourvu que l'amour et sa vanité l'autorisent. Florence, où les mœurs de l'Italie triomphent, n'aperçoit pas même de scandale; tout le monde, même le grand-duc Léopold, prend parti pour l'infortunée jeune femme, persécutée par son mari, consolée par son poëte. Il ne faut pas juger ces rapports comme on les aurait jugés en France; en fait de mœurs conjugales le pays des sigisbés absout tout.
Alfieri cependant écrit tranquillement des tragédies nouvelles, la Conjuration des Pazzi, don Garcia, Oreste, en défi de Voltaire qu'il méprise et qu'il insulte comme Français, Rosemonde, Timoléon, Octavie; il fouille toutes les histoires antiques ou modernes pour y découvrir un prétexte à tragédie. On l'applaudit de confiance. Un jeune poëte étranger avec quinze beaux chevaux dans ses écuries, ami ou amant d'une jeune et belle reine et affectant une horreur de la royauté qui commençait à poindre alors, ne pouvait pas trouver des critiques bien sévères dans un genre inusité encore en Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait à voix basse son double héroïsme, héroïsme d'opinion dans ses œuvres, héroïsme de boudoir dans sa vie. Il commence à passer pour grand poëte sur la foi de quelques essais d'édition à Sienne, et de quelques lectures chez Mme d'Albany.
Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attaché alors à la diplomatie britannique, à Florence, raconte la scène qui affranchit la comtesse de la tyrannie de son mari:
«Il était convenu,» dit-il, «entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle profiterait de la première occasion de se soustraire à son mari. Le grand-duc, informé du projet, l'approuvait sans réserve. Une amie de la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du marquis d'Ormonde, était dans la confidence, ainsi que son cavalier servant, gentilhomme irlandais, nommé Gehegan. Le difficile était de déjouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant, et la mettait littéralement sous clef chaque fois qu'il était obligé de sortir sans elle. À la promenade, à la messe, partout on le voyait à ses côtés, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur le plan; chacun apprit son rôle, et au jour fixé, à l'heure dite, la petite comédie fut enlevée avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme Orlandini vint déjeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (le Bianchette), pour y admirer certains travaux d'aiguille, véritables merveilles d'élégance. «Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le permet.» Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait là comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent les premières et franchissent les degrés du seuil. Elles sonnent; la porte s'ouvre et se referme immédiatement sur elles. «Parbleu! monsieur le comte, s'écrie M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter la porte au nez!» Charles-Édouard s'avançait d'un pas traînant. «Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir.» Il monte les marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne ne répond à cet appel; il frappe encore, il frappe à coups redoublés: même immobilité dans le vestibule. Il est évident qu'on lui refuse l'entrée du cloître. Alors sa colère éclate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La voilà qui ouvre le guichet. «Monsieur, dit-elle sans s'émouvoir, la comtesse d'Albany a cherché un asile dans ce couvent; elle y est sous la protection de Son Altesse impériale et royale la grande-duchesse.»