De tels vers, adressés à la plus jeune et à la plus enivrante des beautés de la cour d'Alphonse, devaient être amers à Léonora, si les sentiments de Léonora dépassèrent jamais l'enthousiasme et l'amitié d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur.
C'est quelques jours après avoir adressé ces vers à la comtesse de Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques romains qui examinaient son poëme, à supprimer le bel épisode d'Olinde et de Sophronie, une des grâces les plus déplacées, mais les plus séduisantes, de son récit. L'opinion générale du temps est que le Tasse avait célébré la beauté et l'amour de Léonora d'Este sous les traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques mécontentements de courtisan, pour une inconstance de cœur ou pour un scrupule de critique, n'était pas seulement une offense au poëme, c'était une offense gratuite au cœur de Léonora, innocente des sévérités de son frère.
L'indulgente Léonora, pardonnant à la fois à l'amant et au poëte, supplia le Tasse de venir passer une partie de l'été, seul avec elle, dans une délicieuse villa au bord du Pô, nommée Casandoli. L'ingrat Torquato suivit la princesse à Casandoli, séjour de paix et d'intimité; mais il s'en échappait souvent pour revenir à Ferrare adorer et célébrer, dans des vers passionnés, la comtesse de Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprès de la comtesse, et celle que lui continuait, malgré son inconstance apparente, la douce Léonora, redoublèrent contre lui la jalousie et la haine de ses ennemis, surtout du célèbre poëte Guarini, son rival en poésie pastorale, auteur du Pastor Fido, œuvre égale à l'Aminta du Tasse.
L'amitié même se changea en trahison et en piége contre lui. Ayant acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abusé de sa familiarité, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses cassettes, et pour épier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit des reproches publics de sa félonie, en plein jour, sur la grande place du palais. Le traître donna un démenti et un soufflet au Tasse; le poëte provoqua l'insulteur à un duel loyal selon les usages de la chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lâche recourut à l'assassinat; il fondit inopinément avec quelques estafiers sur le Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le poëte, atteint de quelques légères blessures, tira sa dague, para les coups, fondit à son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les autres à la fuite.
Le récit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les lettres de la main du Tasse lui-même conservées à la bibliothèque Pitti, et que j'y ai lues, dément les circonstances romanesques ajoutées par ses premiers biographes à cette aventure. Ces lettres démentent surtout les prétendues persécutions et la fausse complicité de la cour de Ferrare dans ce crime.
«Après ce combat,» dit-il, «je me suis renfermé deux jours dans ma chambre, d'où je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une à la duchesse d'Urbin, l'autre à Madame Léonora; et comme on ne parlait plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle était complétement assoupie. Hier, cependant, je fus invité de la part de Son Altesse à l'accompagner à sa campagne, où Elle se rendait avec quelques familiers. Ce matin même, Crispo, conseiller intime et suprême du duc dans toutes les matières qui concernent la justice, me fit appeler et me répéta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononcées en public, la veille, et témoignant de toute son estime et de toute son affection pour moi; paroles qui ont été confirmées par beaucoup d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'étonner si mon affaire avait marché lentement, attendu que ces lenteurs avaient été calculées pour s'emparer plus sûrement des coupables; mais qu'à présent que le duc était informé qu'ils s'étaient enfuis hors de ses États, on allait procéder contre eux avec la dernière rigueur. J'ai la certitude que le duc a donné ses ordres en conséquence.»
VII.
Soit par la félonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa propre indiscrétion à lire ou à réciter ses vers en public, le Tasse apprit, peu de temps après, qu'on imprimait, à son insu, la Jérusalem délivrée dans plusieurs villes d'Italie à la fois. Ce coup parut abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prévenir ce larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse écrivit en faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zèle aussi ardent que son amitié pour le poëte. L'original de cette dépêche est sous nos yeux: Alphonse y proteste aussi énergiquement contre cette infidélité qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto, ministre du pape Grégoire XIII, au gouverneur de Pérouse, que les intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit sévèrement partout les éditions subreptices de la Jérusalem.
Le Tasse néanmoins, consterné d'une publicité qui lui dérobait les bénéfices de son œuvre, et qui la faisait circuler avant la dernière perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour de Ferrare de connivence ou d'indifférence dans cette affaire. Invité aux fêtes de Modène, au mois de janvier 1577, par la comtesse Tarquinia Molza, égale en beauté et en génie poétique à Vittoria Colonna, il se plaint, du sein des délices, de son malheur, et semble en accuser déjà ses bienfaiteurs. «J'espérais trouver la tranquillité d'esprit ici,» écrit-il, «et j'y éprouve autant de misère qu'à Ferrare; mais je suis résolu à prendre toute chose en patience et à sourire à l'adversité. Cependant je suis de plus en plus décidé à ne pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver à une autre cour plus de repos que dans ses États; les maux que je subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs autant qu'à Ferrare.»
Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de Ferrare, qu'elles sont écrites hors des États de ce prince, et adressées à un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des Médicis. Quelques expressions attestent déjà, dans ces lettres, que le Tasse portait son mal en lui-même, et ne l'attribuait pas encore à la famille d'Este, qui le comblait d'égards, d'amitié, et peut-être d'amour.