VIII.

Cette résolution même, manifestée par le poëte, de ne jamais abandonner la cour de Ferrare pour celle des Médicis, offensa et refroidit Scipion Gonzague, son ami.

«Je vois que vous êtes offensé,» lui écrit le Tasse quelques jours après, sans doute en réponse à des reproches: «pardonnez-moi; je ne sais quoi trouble mon esprit!» Sa mélancolie, comme celle de Rousseau, se caractérisait de plus en plus par la mobilité de ses résolutions, et par les soupçons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La gloire de son nom, accrue par la cupidité des éditeurs de la Jérusalem, était cependant déjà tellement sans rivale dans toute l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui écrivait à Modène pour lui décerner la couronne et la suprématie sur son oncle même.

Le Tasse, dans sa réponse pleine de sens, de modestie et d'admiration pour l'Arioste, son modèle et son maître, décline cette gloire. «Cette couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homérique de votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que d'arracher à Hercule sa massue!»

Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa à Ferrare, toujours absorbé dans la correction de son poëme, on voit se développer son humeur ombrageuse dans ses lettres à ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres au marquis de Monti, dans le duché d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir garder un serviteur sûr autour de lui, et il conjure le marquis de Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que, pour prévenir toute pensée de trahison dans ce serviteur étranger, il fallait préalablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain, qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le poëte à qui on l'adresse. Ne sont-ce pas là toutes les ombres qui flottèrent plus tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent jeter quatre de ses enfants à l'hospice des enfants abandonnés sans marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicités au parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur père? La même démence produit les mêmes symptômes dans ces grands hommes. Ils sont plus dénaturés dans Rousseau, ils sont aussi bizarres dans le Tasse.

Ces symptômes s'accrurent dans l'été suivant jusqu'au délire: il imagina que ses persécuteurs invisibles l'avaient dénoncé à l'inquisition pour quelques irrégularités poétiques de foi, ou pour quelques allusions aux fables mythologiques semées, à son insu, dans ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses sœurs poussèrent la condescendance à ses craintes imaginaires jusqu'à lui faire écrire, par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son poëme par les théologiens, et qu'on l'absolvait à jamais de toute faute et de toute peine encourue devant l'Église.

Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxiétés persistèrent et troublèrent jusqu'à la fureur sa raison. Un soir, dans l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard du fourreau et le lança contre un des serviteurs de la duchesse, dans lequel il crut reconnaître un traître ou un ennemi. On s'empara de lui et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte d'insanité dans la correspondance de Maffio Veniero, Vénitien résidant alors à Ferrare, et qui était chargé d'écrire à la cour des Médicis les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse eût été gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Médicis n'aurait pas disculpé le duc de Ferrare de cette impiété envers le génie.

«Le Tasse a été renfermé hier, écrit Veniero, pour avoir, dans la chambre de la duchesse d'Urbin, lancé un poignard à un des serviteurs de la princesse; mais il a été enfermé plutôt à cause de sa maladie, et dans l'intérêt de sa guérison, que pour le punir. Le poëte persévère à se croire criminel du crime d'hérésie et à s'imaginer qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces désordres de son esprit viennent de quelques humeurs mélancoliques qui pèsent sur le cœur et sur le cerveau. L'événement d'ailleurs est bien déplorable, soit que l'on considère son génie ou sa bonté.»

Que peuvent répondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este, dans cette circonstance, à une preuve aussi authentique de leur innocence, écrite sur place aux ennemis de cette maison par l'ambassadeur de ces ennemis?

IX.