Le Tasse, revenu à son bon sens, écrivit à Alphonse pour le prier de lui rendre la liberté. L'écuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et admirateur du poëte, remit lui-même la supplique et la réponse. Alphonse chargea l'écuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer que sa détention n'était que temporaire et curative. Peu de jours après, Alphonse vint en effet ouvrir lui-même la porte au poëte, et, pour hâter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de médecins, dans son délicieux palais d'été de Bello Sguardo. Le Tasse reconnaît lui-même plus tard, dans deux passages de ses œuvres, écrits hors des États de Ferrare (huitième et dixième volume de ses lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra l'affection «non d'un maître, mais d'un frère et d'un père.»

La paix, la solitude, l'amitié, ne suffirent pas à apaiser son imagination inquiète à Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se fût craint lui-même, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastère des Franciscains de Ferrare. Le duc répondit à la supplique que le Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son congé et son agrément, qu'il ne s'opposait nullement à ce que le malade fût remis aux pères franciscains, si ces religieux consentaient à le recevoir et à répondre de sa santé par leurs soins; il ajoute que, dans le cas contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au palais de Ferrare, où il serait servi et soigné comme auparavant par deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'écuyer, ami du Tasse, au grand-duc, à cette époque, disent que l'état de l'esprit du poëte était plus affligeant que jamais, et qu'il «fatiguait ses confesseurs par des montagnes de folies, débitées comme des accusations contre lui-même.»

X.

Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement à recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'âme, des cloîtres. «Je suis tellement satisfait des pères, écrit-il lui-même au duc Alphonse, qu'aussitôt que ma santé sera rétablie, je suis invariablement décidé à demander à Votre Altesse la permission de me faire frate franciscain.»

Ce charme dura peu; à peine enfermé dans le couvent, il se persuada que l'absolution qu'il avait reçue de ses hérésies imaginaires par l'inquisition, n'était pas valable; et il adressa une supplique aux cardinaux et au pape, à Rome, pour obtenir d'eux la ratification de sa sécurité. Cette supplique attesterait seule sa démence; elle est aux archives de Modène.

«Votre Seigneurie,» dit-il en s'adressant à Scipion Gonzague, son intercesseur à Rome, «comprendra la situation dans laquelle je me trouve..... Suis-je tout à fait fou ou seulement malade d'esprit?..... Je suis trop cruellement tourmenté..... Je ne vois qu'une manière de me rendre la paix de l'âme et de tranquilliser mes pensées..... Et je conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amitié qui exista entre nous, par la grande affection qu'elle me porte et par sa charité chrétienne, d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la même franchise qu'Elle m'a toujours montrée; présentez ma supplique au cardinal de Pise ou à tout autre cardinal attaché à l'inquisition, et ne vous laissez dissuader par personne de présenter ma supplique, sous prétexte que je ne suis pas en parfaite santé d'esprit..... Mais présentez ma supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence, toute votre autorité à Rome!..... Travaillez de tous vos efforts à ce que Monseigneur le duc découvre la vérité, puisque, depuis le commencement de cette affaire, je puis lui révéler bien des choses et reconnaître mes fautes et me soumettre au traitement des médecins!..... Telle est ma détresse, que je n'ai que vous au monde à qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux cardinaux sera présentée, je vivrai enfin en paix!» Le reste de la lettre est un désordre si inextricable de mots et de pensées, qu'elle devient complétement inintelligible; elle se termine par une invocation à Scipion de veiller à la sûreté du Tasse, et de faire intervenir le cardinal de Médicis pour obtenir qu'on lui rende la liberté.

On reconnaît avec douleur, dans cette incohérence d'idées absurdes et d'expressions tronquées, tous les symptômes d'un égarement d'esprit trop réel.

«Je confesse mes fautes, écrit-il à la même date au duc de Ferrare, j'avoue que je suis atteint de mélancolie; mais Votre Altesse est trompée, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; ô grand prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans résistance à tous les remèdes! Car je suis fou, mais pas cependant si fou qu'on le pense.»

Les chaleurs de l'été de 1577 accrurent tellement ses dispositions maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupéfiante dont J.-J. Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amitié de Hume lui avait procuré en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il eût été poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait d'autre prison à cette époque que ses propres appartements dans le palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite était facile. Tout porte à croire qu'elle fut favorisée par la tendre pitié de Léonora et de sa sœur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'à faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer aussi qu'Alphonse lui-même ne s'opposa pas sérieusement à une évasion qui le délivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'être le geôlier du génie. L'indifférence que ce prince montra bientôt après à l'éloignement ou au retour du poëte confirme cette supposition; rien jusqu'à cette époque ne révéla que de l'affection et de la pitié dans le cœur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la sollicitude changea de caractère, et qu'une aigreur cruelle parut succéder dans ce prince à la pitié.

XI.