L'aspect des lieux où il avait respiré la première fleur de la vie, la tendresse de cette sœur dont le cœur concentrait pour lui toute la famille éteinte ou dispersée, celle de ses deux neveux à qui la mère avait inculqué l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand et si malheureux; cette hospitalité si sûre et si chaude, reçue dans ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'âme même de cette sœur, avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet qu'il avait rêvé. Il avait dépouillé le vieil homme à chacun de ses pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses fraîches années. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer, achevaient le prodige; l'imagination se guérissait par les belles et douces images de ce délicieux séjour.
«Le Tasse étant maintenant rendu à une complète sécurité,» dit son confident le plus intime de cette période de sa vie, le marquis Manso, «passa le reste de l'été dans la maison de sa sœur. On peut se figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et jouissant d'un bien-être qu'il n'avait jamais goûté que dans ses souvenirs et à une époque où son jeune âge l'empêchait de l'apprécier comme aujourd'hui. La beauté et la variété de ce site enchanté complétaient sa joie. La contrée était délicieuse en toutes saisons et favorable aux méditations de l'esprit, mais particulièrement riche en fraîcheur et en douceur d'atmosphère, pendant ces étés où des chaleurs excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-être à Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui lèchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle des brises du large, de la fraîcheur et de la limpidité des ruisseaux qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines et qui serpentent dans les vallées. Ajoutez-y la fertilité de ce vaste plateau, la sérénité de l'air, le calme habituel des flots endormis dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de variété pour la table de l'homme; et, certainement, quand on considère la réunion de tant de beautés et de tant d'avantages dans un tel site, l'œil et l'esprit sont forcés de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux jardin, tracé par la nature avec une admirable prodigalité de soins, et perfectionné par l'art avec une diligente assiduité de travail. Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de ce séjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux, étaient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient, depuis leur enfance, les signes de cette bonté de caractère et de cette grâce de manières qui les ont rendus depuis chers à tous les proches et à tous leurs compatriotes.»
XIII.
«Cornélia, sa sœur, non contente d'entourer de ses soins et de sa tendresse le frère qui lui était rendu, voulut affermir encore sa convalescence par les soins des plus habiles médecins de Salerne et de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes de l'art appliquaient au soulagement de la mélancolie, traitement conforme à celui qu'il avait suivi à Ferrare, mais secondé ici par l'air natal, la sécurité, la sollicitude d'une sœur.»
La force revint avec la santé; mais l'inquiétude d'esprit revint avec la force. À peine le Tasse fut-il rentré dans la pleine possession de son intelligence, qu'il commença à se fatiguer de ce repos, cherché si loin et à travers tant d'aventures. La privation de ses livres, laissés à Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renommée qui s'amortissait dans la solitude à Sorrente; la monotonie de la maison rustique de sa sœur; la société douce, mais stérile, de ses deux neveux, dont l'enfance ne s'élevait pas assez haut pour lui dans la sphère de la poésie et de la philosophie qu'il habitait à la cour de Ferrare; peut-être même l'absence de ces agitations de l'esprit qui fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardèrent pas à lui faire désirer un autre séjour. Il est juste d'ajouter à cette inconstance du poëte le sentiment délicat de la gêne que sa présence imposait à une sœur dont l'indigence suffisait à peine à la nourriture de ses deux fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du Tasse à un de ses amis:
«Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre écrite par ma sœur, son extrême pauvreté, et la nécessité où je suis de venir à son aide, et comment, dans un si excessif dénûment, moi-même j'ai été obligé cependant de lui donner quelque assistance.»
Tous ces motifs, et peut-être aussi le remords d'avoir attristé le cœur de sa constante protectrice Léonora, dont la tendresse survivait à ses propres inconstances, retournèrent ses pensées vers Ferrare. Il écrivit, à l'insu de sa sœur, des lettres de repentir au duc, à la duchesse d'Urbin, à Léonora. Léonora seule lui répondit, avec l'accent découragé d'une tendresse qui n'espère plus de retour, mais qui n'abandonne pas même celui dont elle désespère.
Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquiéta de nouveau le Tasse sur la réception qui l'attendait à cette cour. Il voulut se prémunir contre le ressentiment d'Alphonse en intéressant à sa cause les deux ambassadeurs de ce prince résidant à Rome. Ces ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercédèrent pour lui auprès du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur protégé l'autorisation de retourner à cette même cour d'où il s'était évadé si peu de mois auparavant. Ils assurèrent que, bien que sa guérison ne fût pas complète, on pouvait espérer que son repentir et sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses protecteurs.
Alphonse répondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que nous possédons, et qui prouve assez que le séquestre mis sur les papiers et sur les poésies du Tasse à Ferrare, n'avait d'autre objet que d'en prévenir la destruction par les mains d'un insensé, dans un de ses accès de mélancolie.
«J'ai tardé à répondre, dit Alphonse au cardinal Albano, à la lettre que vous m'avez écrite concernant Torquato, parce que je désirais vous envoyer ses manuscrits en même temps que ma réponse. Une très-grave indisposition de ma sœur, la duchesse d'Urbin, m'a empêché jusqu'ici de les recueillir tous, car un certain nombre de ces écrits sont entre les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les rassembler, et ils seront bientôt en ordre; je vous le fais savoir, et je désire que vous le fassiez savoir à la sœur du Tasse, parce que cette dame a écrit, à moi et à ma sœur, sur cet objet; ils seront remis aussitôt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse lui-même; et, de plus, on aura pour lui les plus grands égards et les plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...»