Le Tasse, malgré les conseils du cardinal Albano, qui s'efforçait de le retenir à Rome, était impatient de retourner à Ferrare; le duc finit par y consentir.
«En ce qui touche Torquato,» écrivit le duc, le 22 mai 1578, à son ambassadeur à Rome, «mon intention est que vous lui disiez qu'il est libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers nous, nous serons nous-mêmes satisfaits de le recevoir. Il sera préalablement nécessaire cependant de constater qu'il a été réellement affligé de mélancolie, et que ces soupçons de malice et de prétendues persécutions qu'il a semés contre nous en Italie, n'ont pas d'autre origine que cette humeur mélancolique; en preuve de ceci est cette accusation absurde qu'il nous a imputée d'avoir eu l'intention de le mettre à mort, quoique nous l'ayons toujours caressé et traité avec la plus extrême faveur; il m'eût été bien facile d'exécuter ce sinistre projet, si j'avais eu jamais la démence de le concevoir.
«Pour ces motifs, s'il désire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la résolution bien arrêtée de se tenir en repos, et de se laisser traiter de sa maladie par les médecins. Quant à ce qui regarde ses soupçons et les expressions dont il s'est servi par le passé, je ne l'en accuse pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas à se laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais rentrer. Ce que je viens de dire suffit s'il se détermine à revenir; s'il préfère rester à Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani (ami du Tasse, écuyer du prince) lui soient adressées, et il peut écrire sur cela à Coccapani.»
Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse ne tendait point de piége au Tasse pour l'attirer dans ses États, et pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus évidente qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa sœur Léonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrière-pensée de torturer le Tasse dans ses cachots, aurait-il employé ses ambassadeurs à le détourner de revenir dans ses États? Comment aurait-il mis des conditions si sensées et si bien stipulées d'avance à ce retour? Comment enfin, si la présence du Tasse à sa cour et son amour pour sa sœur avaient été le scandale et l'offense du Tasse envers lui, aurait-il permis au poëte de revenir auprès de cette même sœur, et de renouveler publiquement l'offense dont il avait à se plaindre? Il faudrait supposer Alphonse plus insensé que sa victime! Ces suppositions n'ont aucune base réellement historique. La vérité est moins poétique et plus nette; mais elle est la vérité; il faut la dire, dût-elle renverser les hypothèses entièrement chimériques bâties par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour Léonora. C'est peu connaître l'Italie et les mœurs de ses cours voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie, et une princesse libre de sa main et de son cœur, chérie de son frère, honorée de toute la cour, eût été un crime si monstrueux et si irrémissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les sentiments de sa sœur une si inquiète susceptibilité, comment aurait-il rapproché depuis tant d'années le Tasse de Léonora? Comment aurait-il encouragé la familiarité littéraire et domestique entre ses deux sœurs et le poëte courtisan, ornement de sa cour? Comment, au commencement de la mélancolie du Tasse, aurait-il remis lui-même le malade aux soins de Léonora, son amie, dans la solitude de la maison de plaisance qu'elle habitait pendant l'été? Comment la douce et tendre Léonora, devenue riche par l'héritage de sa mère, et confidente nécessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laissé son amant s'évader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment, enfin, instruite comme elle devait l'être des ressentiments de son frère, n'aurait-elle pas déconseillé à cet amant de revenir se livrer à la vengeance d'Alphonse?
Nous verrons, dans la suite du récit, que cette supposition, incompatible avec le caractère, la vertu, la situation de Léonora, n'a pas plus de réalité dans le caractère et dans la conduite du Tasse lui-même. D'un côté, une tendre admiration mêlée de pitié pour le génie d'un grand poëte, qui était en même temps le plus beau et le plus héroïque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une reconnaissance chevaleresque et poétique de l'autre côté pour une femme accomplie, que son rang et sa piété élevaient au-dessus des soupçons: voilà les seuls rapports que l'histoire sérieuse puisse constater entre Léonora et le Tasse. Nous sommes obligé d'ajouter que, si le Tasse eut des torts à se reprocher dans le cours de ses relations avec la belle et tendre Léonora, ce ne furent pas des torts de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-être d'ingratitude. Mais on ne peut accuser de rien un infortuné comme le Tasse et comme J.-J. Rousseau, dont l'imagination égare le cœur. Plût à Dieu que le crime du Tasse eût été l'excès d'amour pour Léonora! L'origine de cette démence en honorerait au moins les conséquences, et, au lieu de plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime dans son cachot!
XIV.
Le Tasse partit de Rome à cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse, Gualengo, et fut accueilli à Ferrare comme un convalescent revenu à la santé, et non comme un coupable rentré en grâce. On ne lui parla même pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour lettrée. On voit néanmoins dans ses lettres que cette faveur purement littéraire dont il jouissait à la cour commençait à offenser son ambition, et qu'il aspirait à des honneurs plus conformes à sa naissance et à son goût pour les armes et pour les affaires.
«Alphonse, écrit-il, semble vouloir me condamner à une existence oisive et efféminée; il me traite en fugitif du Parnasse, relégué dans les jardins d'Épicure.» Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de suivre les conseils des médecins qu'on lui impose, il se livre à quelques excès de table et de vin. «Sans égard, dit-il, pour ma santé et pour ma vie, j'ai volontairement aggravé mon mal par les excès d'une intempérance sans borne, de telle façon que ma mort pourrait en être la conséquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait, ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur; ensuite pour dompter mon corps, et par conformité à ce que j'ai lu dans certains philosophes grecs, que l'ivresse était quelquefois salutaire. J'ai pensé enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc que, si j'avais péché autrefois par trop d'ombrages et de défiance, je me livrais maintenant à lui avec un abandon sans réserve.»
Comment concilier cet aveu avec les aspirations éthérées et désintéressées d'une passion aussi exclusive et aussi immatérielle qu'un noble amour?