(La suite au prochain entretien.)
XCIIIe ENTRETIEN.
VIE DU TASSE.
(TROISIÈME PARTIE.)
I.
Le Tasse, après avoir énuméré les plats, raconte comment son hôte vénérable vint à parler de ces fruits et des autres mets, produits de sa basse-cour. Passant d'un sujet à un autre, il s'étendit sur l'économie domestique et particulièrement sur l'agriculture. Notre poëte traita lui-même ces divers sujets avec une grande supériorité; mais, lorsqu'il eut parlé en termes sublimes et un peu mystérieux de la création du monde et des mouvements du soleil, il nous raconte que son hôte se mit à l'examiner avec une plus grande attention, et dit, après un moment de silence, qu'il voyait bien qu'il avait donné l'hospitalité à un personnage plus illustre qu'il ne l'avait d'abord supposé, et que peut-être c'était celui dont on s'entretenait vaguement dans le pays, qui, étant tombé dans l'infortune par suite de quelque faiblesse, était aussi digne, par la nature de sa faute, du pardon des hommes, qu'il était digne de leur admiration par son génie.
II.
Cette aventure fit, malgré sa simplicité, une vive et douce impression sur le Tasse. Le moindre poids soulevé du cœur oppressé lui rend l'élasticité et la vie; le Tasse se complut à célébrer depuis cette hospitalité du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du Père de famille. On ne peut guère douter que l'épisode d'Herminie chez le jardinier, dans la Jérusalem, ne soit une réminiscence de cette soirée chez l'hôte champêtre. On sent que le poëte retouchait sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de nouveaux détails.
Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume flétri par la route, son dénûment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui firent refuser l'entrée par les gardes; il fut contraint à traverser de nouveau le Pô et à aller, suivant son habitude, demander un asile pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situé au sommet d'une des collines escarpées qui bordent le fleuve et dominent de très-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un poëte pût imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastères de Monte-Oliveto à Naples et de Saint-Onufrio à Rome, qui donnèrent plus tard au poëte, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre l'éternel asile de son tombeau.
Le Tasse, à son réveil, alla entendre la messe dans la chapelle des capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes en apparence abandonnés du sort, et qui ressemblent à un sourire dans les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de la clochette qui appelait les paysans à la messe. Il reconnut le Tasse, qu'il avait vu et cultivé à Ferrare, dans l'étranger agenouillé au pied d'une colonne. Il l'attendit à la porte de l'église, l'accueillit comme la gloire errante et méconnue de l'Italie, répondit de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis Philippe d'Este.