Le marquis d'Este, oncle de Léonora, avait épousé une princesse de la maison de Savoie; il s'était établi à Turin, où il commandait la cavalerie de l'armée. Il reçut chez lui le Tasse comme un serviteur de la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le poëte qui portait avec lui l'illustration et l'immortalité; il le conjura de s'attacher à lui et lui offrit un traitement et des distinctions analogues à la situation qu'il occupait à la cour d'Alphonse.
«Sachez, illustrissime seigneur, écrit le Tasse au cardinal Albano, à Rome, que je suis à Turin, à la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un désir infini de m'attacher à cause de ma dépendance de son illustre famille et de mon affection pour son beau-frère; il désire aussi me prendre à son service; mais telle est l'instabilité de mon caractère et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paraître stable, à moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne peux garantir moi-même. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le poids de son autorité sur moi, puisse fixer les irrésolutions de mon esprit, dans le cas où il chancellerait par inconstance ou par folie.
«Par les os de mon père, qui vous servit avec tant de fidélité, établissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon côté, que, bien que mon infirmité puisse me rendre coupable de quelque mobilité de résolution, cependant, ni pour aucune fantaisie d'imagination, ni pour la mort même, je ne me laisserai entraîner à une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que je serai désormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montré jusqu'ici plein d'ombrages et de soupçons!»
Quand on considère que ces aveux de sa propre inconstance, de sa propre folie et de sa propre injustice, sont écrits par le Tasse à son protecteur le plus intime et le plus bienveillant à Rome; qu'ils sont écrits de Turin, où le Tasse était à l'abri de toute influence et de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle passion la faveur de s'éloigner à jamais du séjour de ce prince, peut-on considérer sa démence comme une calomnie d'Alphonse, et sa passion persévérante pour Léonora comme le mobile et la cause de ses infortunes?
III.
La réponse véritablement paternelle du cardinal Albano à cette lettre est un modèle de charité samaritaine; elle ne confirme que trop les accusations que le Tasse portait contre lui-même; la voici. Si la première mouille les yeux de pitié, la seconde les mouille d'admiration; il est impossible de n'être pas aussi convaincu qu'attendri en lisant ces touchantes paroles:
«Vous ne pourriez avoir trouvé une meilleure méthode pour obtenir votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos amis, que de confesser vos torts et de détruire vous-même, dans tous les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prétendues persécutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre erreur, et que cela vous soit une leçon pour l'avenir! Et cela sera ainsi, je l'espère, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a personne au monde qui vous persécute ou qui songe seulement à vous nuire ou à vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et désire ardemment que vous viviez....
«Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, complétement imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si vous le faites, nous vous chérirons et nous vous honorerons tous; si vous ne le faites pas, vous perdrez à la fois votre santé et votre honneur; et, malgré votre sollicitude à fuir la mort, dont vous vous croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantôt ici, tantôt là, il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit précisément pour vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous à vos travaux littéraires; jouissez d'être auprès du marquis d'Este, qui est un si noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela ne peut avoir lieu sans quelques remèdes de médecins, résignez-vous à vous laisser gouverner pour votre santé par les médecins et à obéir aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous chérira et qui vous soignera avec le plus de tendresse!
«Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre 1578.»