VI.

Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais écrite, aussi touchante et plus poétique que l'ode écrite par Gilbert, insensé aussi dans l'hôpital de Paris, prouve que le poëte conservait tout son génie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le génie n'est que la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes ensemble. Une des cordes de l'instrument peut être saine, intacte, sonore, et l'harmonie générale être détruite par la tension excessive ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatérielle, ou ce qu'on nomme l'âme, a été assujettie, par une loi incompréhensible de son Créateur, à ne voir juste au dehors d'elle-même et en elle-même que par le miroir des sens. Altérez ou brisez une partie de ce miroir, l'intelligence verra juste dans la partie invulnérée du miroir; elle verra faux ou elle ne verra rien que ténèbres dans la partie lésée de la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles où l'homme est génie d'un côté, démence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau, n'étaient que des fractions de génie. La nature n'avait brisé en eux qu'un coin du miroir qui leur réfléchissait l'univers: plaignons l'homme, et demandons à Dieu moins d'éclat et moins de ténèbres.

VII.

Une lettre pleine de l'éloquence du désespoir, adressée au même moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprès d'Alphonse, témoigne de la même vigueur d'esprit au milieu de la même infirmité de raison.

«Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui écrivis il y a peu de jours à l'empereur, votre frère. Si vous ne m'assistez pas, mon nom pourrait bien ne pas parvenir à la postérité! Quoi! faudrait-il que l'insensé qui, par une frénésie de gloire, brûla le temple d'Éphèse, soit parvenu à la postérité, malgré la convention que les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon nom, à moi, tombe dans l'oubli?»

Mais, pendant cette dure captivité, la protectrice du Tasse, Léonora, mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui ait été cachée jusqu'à sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit encore que le neveu du geôlier, son jeune confident, pressentant quelque danger à laisser ébruiter les expressions du désespoir de Torquato, en ait anéanti le témoignage, rien n'indique, dans les lettres ou dans les poésies du Tasse à cette époque, un contre-coup de cette mort sur son cœur. On n'a pas retrouvé au milieu de ce déluge de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un seul qui ait été adressé à cette mémoire ou à ce tombeau. La belle et pieuse Léonora avait été au moins sa Providence à la cour de son frère pendant les plus brillantes années de sa jeunesse. Trompée peut-être par l'inconstance de son poëte, elle avait tourné toutes ses pensées vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protéger celui dont elle avait aimé au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance seule aurait exigé davantage.

Elle mourut en réputation de sainteté parmi le peuple de Ferrare; les médailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la représentent comme le profil de la mélancolie et de la douceur; des yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche où l'intelligence fine donne de l'agrément à un sourire naturellement rêveur, un ovale arrondi des joues, un port de tête un peu incliné en avant, comme celui d'une figure qui écoute, ou comme le buste d'une princesse qui se penche pour accueillir avec pitié les malheureux, enfin la grâce française de sa mère mêlée à la gravité pensive d'une Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intérêt pour le Tasse associe à jamais à son immortalité. Aimée, servie ou négligée par l'infortuné poëte dont elle avait protégé les premiers chants, Léonora d'Este mérita du moins de rester, avec Laure et Béatrice, une de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du Calvaire de la poésie.

«Elle désirait vivement la mort, écrit son frère le cardinal d'Este au cardinal Albano. Vous pouvez être sûr de son éternelle félicité dans le séjour de la bonté et de la piété.» Elle n'avait que quarante-deux ans quand elle mourut.

VIII.

Cependant, soit par la connivence secrète du duc Alphonse, pressé de constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur la Jérusalem délivrée, soit par l'avidité des libraires de Venise, de Vicence, de Lyon, les éditions subreptices et inexactes de ce poëme paraissaient en foule à la ruine et au désespoir du prisonnier. Il se résolut enfin à en faire donner, sous ses propres yeux, une édition avouée et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui pour ce dessein, copia en six jours le poëme tout entier. La publication du poëme, stérile pour la fortune du poëte, fut au moins propice à l'adoucissement de sa captivité.