Qu'est-ce que l'épopée? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire altérée par les fables, l'histoire encadrée dans la poésie, mais enfin l'histoire, c'est-à-dire le récit, conforme aux temps, aux mœurs, aux costumes, aux événements, d'une des grandes races qui ont apparu sur la scène du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprimé leur trace profonde sur la terre. Le poëte qui chante un de ces récits doit donc le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui prête; mais il est tenu aussi à le chanter dans un mode sérieux, conforme à la réalité de la nature humaine à l'époque où il la met en scène, conforme surtout à la vérité des mœurs de ses héros; en un mot, le poëme épique, pour être national, humain, religieux, immortel, doit être vrai, au moins dans l'événement, dans la nation, dans le caractère et dans le costume de ses personnages. Sans cette vérité, le poëme n'est plus épique, il est romanesque; le poëte ne chante plus, il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne fait plus corps avec les traditions sérieuses, historiques, nationales, religieuses du genre humain. Il a chanté des aventures, il n'a pas chanté l'épopée.

C'est cette différence fondamentale entre Homère et le Tasse qui nous semble juger les deux poëtes et les deux poëmes. Homère a fait le poëme épique, le Tasse a fait le poëme romanesque de son temps; l'un a chanté une épopée, l'autre a chanté des aventures. Homère a écrit un poëme épique, le Tasse a écrit un opéra en vingt chants: l'un est un poëte, l'autre est un trouvère, mais le plus accompli des trouvères, le trouvère immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour.

XIII.

Qu'est-ce que le récit, en effet, dans la Jérusalem délivrée? Un roman de paladin sur un ton plus sérieux, mais avec des inventions aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste ou des contes arabes des Mille et une Nuits.

Qu'est-ce que les caractères? Un composé d'héroïsme, de fanatisme, de jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les héros chrétiens et dans les héros musulmans; une chevalerie banale et générale qui ne laisse différencier les personnages que par le costume, le casque ou le turban.

Qu'est-ce que les mœurs? Une véritable mascarade épique, où les guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une galanterie commune, où les femmes elles-mêmes, les femmes cloîtrées et invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantôt en bergères de pastorales, tantôt en amazones de théâtres, tantôt en sorcières de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des combats d'Hercule, opèrent des enchantements et des sortiléges, transforment des héros en bêtes, en poissons, en monstres bizarres, sortent tout à coup de leur tente ou de leur armure de fer, vêtues en nymphes d'opéra ou en princesses de cour, pour parler le langage affecté et langoureux d'héroïnes de roman ou de muses d'académie. Aucune vraisemblance, aucune vérité, aucune conformité à la poésie, à la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame entièrement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrétiens et des musulmans dans la Palestine; un rêve, en un mot, au lieu d'une réalité.

Mais un rêve chanté en vers immortels, mais un roman tissu et raconté avec une telle prodigalité d'imagination, de piété, d'héroïsme, de tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les mœurs, en suit du cœur les touchantes aventures avec autant d'intérêt que si c'était une histoire; mais des scènes qui rachètent par le pathétique des situations et des sentiments l'inconséquence et l'étrangeté de la conception; mais un charme comparable à l'enchantement de son Armide, charme qui découle de chaque strophe, qui vous enivre de mélodie comme le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans résistance aux ravissantes rêveries de cet opium poétique; mais un style surtout coloré de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on s'éblouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de sa musique, comme au roulis d'une gondole vénitienne pendant une nuit d'illumination à travers les façades de palais de la ville des merveilles. C'est ce style, c'est cette poésie, c'est ce vers jeune, étincelant, musical, trempé de soleil d'Orient, de sang héroïque, de larmes, de mélancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre éternellement ce poëme.

Le Tasse, il est vrai, n'a donné la vie qu'à des fantômes, mais ces fantômes, qui n'ont point de corps, ont un cœur; voilà pourquoi ils ne mourront pas. La Jérusalem délivrée sera à jamais le poëme épique de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera à jamais aussi le poëte des beaux jours de la vie où l'imagination sourit à ses premiers songes. Il ne sera ni le poëte sévère de la raison, ni celui de la vérité, ni celui de la religion; mais il sera le poëte de l'enchantement. Conçu à dix-huit ans, terminé à vingt-cinq ans, ce poëme conservera le caractère de l'adolescence de son auteur: le vague, la fleur, l'étonnement, la puberté de l'âme.

XIV.

M. de Chateaubriand l'a jugé avec plus de sévérité que nous, parce qu'il était peut-être plus critique et moins poëte que le Tasse.