«Je ne trouverai jamais d'éloquence, lui dit le Tasse dans ses billets, qui arrive à égaler votre tendre courtoisie pour moi, ni d'images qui puissent peindre votre modestie.»
Le Tasse, protégé par tant de hautes influences à Naples, intenta un procès pour réclamer la dot considérable de sa mère, retenue par les oncles de Porcia, et cinq mille écus des propriétés confisquées de son père Bernardo Tasso. Il espérait au moins obtenir du roi d'Espagne une indemnité égale à dix années de revenu de ces biens; les légistes napolitains lui promettaient le gain de ces deux procès. Son grand nom sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des chants nouveaux ajoutés à loisir à son poëme; il composait, à la requête des religieux de Monte Oliveto, un poëme pieux sur l'origine de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique et tendre hospitalité. Il quittait quelquefois ses appartements dans le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le seuil de la maison de sa sœur à Sorrente, soit pour aller habiter la maison de campagne du marquis de Villa, à Bizaccio.
Les lettres du marquis de Villa y décrivent familièrement la vie du Tasse à la campagne:
«Le seigneur Tasso, dit son hôte, est devenu un grand chasseur; il brave toutes les intempéries de la saison et des lieux. Quand le temps est contraire, nous passons les journées et les longues heures du soir à écouter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la facilité à versifier, la nature, à ce qu'il prétend, ayant été moins prodigue envers lui à cet égard. Quelquefois aussi nous dansons avec les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu, et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prétend lui être apparu à Ferrare; et véritablement il m'en parle de telle sorte que je ne sais trop qu'en dire et qu'en penser.»
Pendant cette douce détente de l'âme et de l'adversité du poëte, son poëme, revu et perfectionné, se multipliait en Italie et en France avec la rapidité surnaturelle d'une œuvre qui correspondait précisément au siècle, aux mœurs, à la religion, aux contrées de l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est ici le moment de juger l'œuvre pendant le repos et le glorieux salaire de l'ouvrier.
XI.
La Jérusalem délivrée est l'épopée de la chevalerie. Arioste et ses prédécesseurs en avaient fait l'épopée légère et badine; le Tasse en faisait l'épopée héroïque.
La chevalerie était née en Europe du contact de la barbarie du Nord avec le christianisme du Midi. La férocité septentrionale et le christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur étrange de civilisation destinée à une brillante et courte floraison en Occident. Les exploits réels ou fabuleux des compagnons de Charlemagne, convertis par des ermites à une religion de douceur et d'ascétisme, avaient laissé dans les imaginations populaires des traditions tout à la fois héroïques et saintes, où la lance et la croix s'entrelaçaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exercé la chevalerie à des guerres entre les musulmans et les chrétiens, champions de deux cultes opposés, qui avaient créé une espèce d'Olympe chrétien aussi peuplé de fables et de prodiges populaires que l'Olympe d'Homère. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de miracles, de héros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige. Dans ces guerres intentées pour la cause de Dieu, tout paraissait grandiose, surhumain, surnaturel. La crédulité était prête à tout croire, la poésie n'avait qu'à paraître; c'était évidemment le temps d'un poëme épique, et ce poëme épique ne pouvait pas avoir d'autre scène que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel poëme n'est pas l'œuvre d'un homme, il est l'œuvre d'un temps. Voltaire a dit: «Les Français n'ont pas la tête épique.» Il nous semble plus juste de dire: Les âges où nous vivons ne sont pas épiques. Quand la crédulité manque, le prophète ne prophétise plus; or le poëte est le prophète de l'imagination des hommes.
XII.
Mais le poëme de la Jérusalem délivrée est-il bien un poëme épique dans la sévère acception du mot? et le Tasse, quelque poétique qu'il soit, peut-il être placé par la dernière postérité au rang d'Homère, de Virgile, des grands épiques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le pensons pas.