Son voyage néanmoins fut un triomphe, partout où il se fit reconnaître à ses amis et à ses admirateurs. Il s'arrêta d'abord à Bologne, chez son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entière à la porte de son hôte; de là il alla à Loretto; arrivé sans argent à la porte de la ville, il écrivit à don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par dévotion à Loretto, de lui prêter dix écus pour continuer son voyage. Le gouverneur de Loretto, informé par don Ferrante de la présence du Tasse, sortit en grand cortége pour complimenter le poëte et pour lui offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le pèlerinage, et composa une ode à la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulagé par le vœu qu'il avait fait à son autel de ne plus consacrer ses chants qu'aux choses immortelles, il reprit à cheval la route de Rome, y arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reçut en père.

Ses lettres du commencement de novembre débordent de joie et de félicitations qu'il s'adresse à lui-même, pour avoir accompli son projet de venir chercher la santé, le repos, la gloire à Rome. Ses lettres, à la fin du même mois, portent déjà l'accent du désillusionnement et de la plainte. «Je suis à Rome, écrit-il, et, à mon inconcevable peine, j'y vois déjà le renversement de toutes mes espérances; je suis au désespoir, surtout par la nécessité où je me vois de devenir encore un courtisan, métier dont j'abhorre le nom, sans parler de la chose; mais, plutôt que de le recommencer, je m'enfuirai dans un désert, tant je suis las des cours et du monde!»

IX.

Sixte-Quint régnait alors; pape en tout l'opposé de Léon X, ce Périclès de la Rome moderne, Sixte-Quint dédaigna même d'accorder une audience au poëte. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait des intrigues secrètes du duc de Ferrare, et même du duc de Mantoue auprès du Pontife. «Ils ont résolu de me tuer ou de me pousser au suicide,» écrit-il ce jour-là à Licinio. Son inconstance et ses plaintes incessantes avaient aliéné ou refroidi tous ses anciens protecteurs à Rome, même le cardinal Albano. Il écrivit à sa sœur une lettre que nous possédons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le dernier cœur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui annoncer son prochain départ pour Sorrente. Sa sœur lui devait de la reconnaissance, car il avait placé ses deux fils, ses neveux, l'un au service du duc de Mantoue, l'autre à la cour du duc de Parme. Dans cette lettre pathétique il fait à la pauvre Cornélia le tableau le plus désolant de sa situation.

«Malade de corps, égaré d'esprit, le cœur oppressé, la mémoire perdue, les amis devenus indifférents, la fortune obstinément adverse, au milieu de tant de causes de désespoir j'espère au moins que vous vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant, car je ne puis me présenter dans aucun autre!

«Je vous conjure d'avoir plus d'égard à mon génie qu'à ma misère, car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents écus de traitement et même plus; mais, malade comme je le suis, que puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hôpital? Ô madame ma chère sœur, mon état est incurable; je vous supplie, par la mémoire et l'âme de notre père et de notre mère qui nous ont nourris, de permettre que je vienne auprès de vous, je ne dis pas pour goûter, mais au moins pour respirer cet air des lieux où je suis né! pour me consoler moi-même, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau qui soulagèrent autrefois mes infirmités! Dites-moi aussi s'il y a quelque espoir de recouvrer une partie de cet héritage de notre mère, au sujet duquel vous m'avez écrit; car autrement je ne vois pas comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et léger, et je remercierai Dieu de sa miséricorde, s'il permet au moins que j'expire dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indifférents des domestiques d'un hôpital d'incurables!»

Hélas! cette sœur, son unique refuge sur la terre, était destinée à mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse croire que le Tasse ne revit jamais sa sœur.

X.

Il partit de Rome à la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reçut dans sa patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples, alors à demi espagnole, contrée de poésie, de chevalerie et d'amour, avait retrouvé tout son génie national dans son poëte. Elle l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques jalouses des Toscans et des Romains, exprimés avec mépris dans un jugement de l'Académie florentine de la Crusca, contre la Jérusalem. Les lettres y étaient cultivées avec passion par la jeune noblesse d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand amiral du royaume, alla à sa rencontre, à cheval, avec un cortége d'honneur et voulut loger le poëte dans le palais de son père. Le Tasse, ennuyé, comme on l'a vu, du métier de courtisan, préféra recevoir l'hospitalité tranquille des moines du couvent de Monte Oliveto.

Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial délicieux au lieu de l'Escurial funèbre de Madrid, rivalisait de site et d'horizon avec le monastère napolitain de San Martino, le plus poétique ermitage de l'univers. Quoique enfermé dans l'enceinte de la ville si peuplée et si bruyante de Naples, le couvent de Monte Oliveto, couronnant de ses cloîtres une colline d'où le regard plane par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants et rafraîchissants. On n'y entendait que les chants sourds des religieux dans leur église, leurs pas sur les dalles des longs cloîtres, et le retentissement régulier des vagues du golfe sur la plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le Tasse y apercevait de sa fenêtre, au soleil levant, la pointe du cap avancé de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de la chère patrie de son enfance. L'air natal, l'évaporation de ses chimères à la lumière splendide de ce ciel, le sentiment de la sécurité dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un hôte si illustre, dissipèrent en peu de jours, comme à son premier voyage, la mélancolie du poëte. Il se lia d'une amitié, d'abord poétique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur qui méritait le rôle de Mécène du seizième siècle, et qui, après avoir été l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi, par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de cœur aux deux plus immortelles épopées du monde chrétien.