«Elle ne se repaît que de ses maux, elle ne s'abreuve que de ses larmes: mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur apporte le repos et l'oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens et ses douleurs et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant l'amour, sous mille formes différentes, trouble encore la paix de son cœur.
«Le gazouillement des oiseaux qui saluent l'aurore, le fleuve qui murmure, le zéphyr qui se joue avec les ondes et soupire à travers les feuillages, la réveillent aux premiers rayons du jour: elle ouvre des yeux languissants et promène ses regards sur les asiles solitaires des bergers; elle croit entendre une voix qui la rappelle à la douleur et aux larmes.
«Elle pleure; mais tout à coup ses gémissements sont interrompus par des chants qui se mêlent aux accords des musettes champêtres; elle se lève et se traîne à pas lents vers l'endroit d'où viennent ces sons; elle voit un vieillard assis à l'ombre et travaillant une corbeille d'osier; son troupeau paît auprès de lui, et son oreille est attentive aux chants de trois jeunes bergers qui l'entourent.
«À la vue soudaine d'armes inconnues, ils se troublent et s'effrayent; mais Herminie les salue, les rassure, découvre ses beaux yeux et sa blonde chevelure: Heureux bergers, leur dit-elle, continuez vos jeux et vos ouvrages; ces armes ne sont point destinées à troubler vos travaux ni vos chants.
«Ô vieillard, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui dévore ces contrées, êtes-vous en paix dans cet asile, sans craindre la guerre et ses fureurs? Il lui répond: Ô mon fils, ma famille et mes troupeaux ont toujours été à l'abri des injures et des outrages, et le bruit des combats n'a point encore troublé notre retraite.
«Peut-être le ciel propice veille sur l'humble innocence et la protége; peut-être que, semblable à la foudre qui épargne les vallons et ne frappe que la cime des montagnes, la fureur de ces étrangers n'écrase que la tête altière des rois. Notre pauvreté vile et méprisée ne tente point l'avidité du soldat.
«Pauvreté vile et méprisée, et cependant si chère à mon cœur! Je ne désire ni les sceptres ni les trésors; les soucis de l'ambition ou de l'avarice n'habitent point dans mon âme; une onde pure me désaltère, et je ne crains point qu'une main perfide y mêle des poisons; mes brebis, mon jardin, fournissent à ma table frugale des mets qui ne me coûtent que des soins.
«Comme nos besoins, nos désirs sont bornés; mes enfants gardent mon troupeau, et je ne dois rien à des mains mercenaires. Les chevreaux qui bondissent dans la plaine, les poissons qui se jouent dans les ondes, les oiseaux qui étalent au soleil leur superbe plumage, voilà mes spectacles et mes plaisirs.
«Il fut un temps où, séduit par les illusions de la jeunesse, je connus d'autres désirs; je dédaignai la houlette des bergers et je fuis loin des lieux qui m'avaient vu naître: je vécus à Memphis; je fus admis dans le palais des rois; quoique intendant des jardins, je vis, je connus la cour et ses injustices.
«Jouet longtemps d'une trompeuse espérance, je souffris les rebuts et les dégoûts; enfin mes beaux jours s'écoulèrent, et avec eux mon espoir et mon ambition. Je pleurai les loisirs de cette vie simple et paisible; je soupirai après le repos que j'avais perdu; je dis enfin: Adieu, grandeur! adieu, palais! et, rendu à nos bois, j'y retrouvai la paix et le bonheur.