«Pendant qu'il parle, Herminie attentive recueille un discours dont la douceur l'enchante; la sagesse du vieillard pénètre son cœur et calme l'orage de ses sens. Enfin, après de longues réflexions, elle se détermine à s'arrêter dans cette solitude, au moins jusqu'à ce que la fortune favorise son retour.

«Ô mortel trop heureux d'avoir connu la disgrâce, si le ciel ne t'envie point la douce destinée dont tu jouis, aie pitié de mes malheurs! Reçois-moi dans ce fortuné séjour; je veux y vivre avec toi; peut-être sous ces ombrages mon cœur se soulagera du poids mortel qui l'accable.

«Si, comme le stupide vulgaire, tu étais avide de cet or, de ces pierreries qu'il adore, tu pourrais avec moi satisfaire tes désirs. À ces mots des larmes s'échappent de ses yeux; elle raconte une partie de ses infortunes et le berger attendri mêle ses pleurs avec les siens.

«Ensuite il la console et l'accueille avec la tendresse d'un père; il la conduit sous sa chaumière auprès d'une vieille épouse à qui le ciel fit un cœur comme le sien; la fille des rois revêt de rustiques habits; un voile grossier couvre ses cheveux; mais son regard, son maintien, tout dit qu'elle n'est point une habitante des bois.

«Ces vils habits n'éclipsent point son éclat, sa fierté, sa noblesse; la majesté brille encore sur son front au milieu des plus humbles emplois; la houlette à la main, elle conduit les troupeaux et les ramène; sa main exprime le suc de leurs mamelles et presse le laitage.

«Souvent, pendant que ses brebis, couchées à l'ombre, évitent l'ardeur du soleil, elle grave des chiffres amoureux sur l'écorce des lauriers et des hêtres; elle y retrace l'histoire et les malheurs de sa flamme; en parcourant les traits que sa main a formés, un torrent de larmes inonde ses joues.

«Elle dit en pleurant: Arbres confidents de mes peines, conservez l'histoire de mes douleurs! Si jamais un fidèle amant vient reposer sous votre ombre, sa pitié s'éveillera à la vue de mes tristes aventures; il dira sans doute: Ah! l'amour et la fortune payèrent trop mal tant de constance et de fidélité!

«Peut-être, si le ciel daigne écouter les prières des mortels, peut-être l'insensible, un jour, viendra dans ces bois; il tournera ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide et triste dépouille, et il donnera enfin à mes malheurs quelques soupirs et quelques larmes, hélas! trop tardives.

«Du moins, si je vécus infortunée, quelque félicité suivra mon ombre: mes cendres éteintes jouiront d'un bonheur que je n'ai pu goûter. Ainsi parlait cette amante égarée aux arbres insensibles et sourds. Deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Cependant Tancrède, que le hasard conduit, va la chercher loin des lieux qui la cachent.

«Les traces qu'il a suivies ont dirigé sa course dans la forêt: mais des ombres épaisses y répandent l'horreur et les ténèbres: il ne peut plus reconnaître les vestiges; il s'abandonne à ses incertitudes; toujours son oreille attentive cherche à démêler, ou le bruit des armes, ou le bruit des chevaux.