«Si le vent murmure à travers les feuilles, si quelque oiseau, quelque bête sauvage agitent les rameaux, il croit entendre son amante: il la cherche, et soupire après l'avoir cherchée en vain. Il sort enfin de la forêt; un bruit sourd se fait entendre; la clarté de la lune le conduit par des routes inconnues vers les lieux d'où ces sons semblent partir.
«Il y arrive, et voit du sein d'un rocher jaillir une onde claire et limpide, qui se précipite et roule avec un doux murmure sur un lit bordé de gazon: en proie à sa douleur, il s'arrête, il jette un cri; l'écho seul y répond; enfin l'aurore se lève, etc., etc.»
Si l'on ajoute à cette situation et à ces images la mélodie évanouie des stances, trouvera-t-on dans Homère ou dans Virgile un plus délicieux contraste des champs de bataille et de la nature pastorale?
Le baptême et la mort de Clorinde, tuée dans un combat de nuit par la main de Tancrède qui l'adore, et de qui elle reçoit la mort au lieu de l'amour, ne le cède en pathétique à aucune scène des grandes épopées, et ici ce pathétique est chrétien par l'immortelle vie que l'amant meurtrier apporte à son amante avec l'eau du baptême dans son casque. Lisons encore:
«À l'instant la colère se rallume et le combat se ranime: quel combat! leurs forces sont éteintes, ils ne connaissent point l'adresse, il ne leur reste que la rage: ils se déchirent. Sanglants, couverts de blessures, ils ne tiennent plus à la vie que par leur fureur.
«Telle on voit la mer Égée, lorsque les vents qui soulevaient ses flots sont rentrés dans leurs grottes profondes: le calme ne règne point encore sur son sein, et ses ondes obéissent toujours au mouvement dont elles furent agitées. Tels les deux guerriers, quoique épuisés et sans vigueur, sentent encore l'impulsion de leur fureur première.
«Mais enfin l'heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est arrivée: Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le fer s'y enfonce et s'abreuve de son sang, l'habit qui couvre sa gorge délicate en est inondé: elle sent qu'elle va mourir; ses genoux fléchissent et se dérobent sous elle.
«Tancrède poursuit sa victoire; et, la menace à la bouche, il la pousse, il la presse; elle tombe: mais dans le moment un rayon céleste l'éclaire; la vérité descend dans son cœur, et d'une infidèle en fait une chrétienne. D'une voix mourante, elle prononce en tombant ces paroles dernières:
«Ami, tu as vaincu; je te pardonne: toi-même, pardonne à mon malheur. Je ne te demande point de grâce pour un corps qui bientôt n'a plus rien à craindre de tes coups; mais aie pitié de mon âme. Que tes prières, qu'une onde sacrée versée par tes mains, lui rendent le calme et l'innocence. Ces tristes et douloureux accents retentissent au cœur de Tancrède, le pénètrent, éteignent son courroux et de ses yeux arrachent des larmes involontaires.
«Non loin de là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la montagne: il y court, il y remplit son casque et revient tristement s'acquitter d'un saint et pieux ministère. Il sent trembler sa main, tandis qu'il détache le casque et qu'il découvre le visage du guerrier inconnu: il la voit, il la reconnaît; il reste sans voix et sans mouvement: ô fatale vue! funeste reconnaissance!