«Il allait mourir; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour de son cœur: étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de rendre à son amante une vie immortelle pour celle qu'il lui a ôtée. Au son des paroles sacrées qu'il prononce, Clorinde se ranime; elle sourit, une joie calme se peint sur son front et y éclaircit les ombres de la mort. Elle semblait dire: Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix.
«Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des lis: elle fixe ses yeux éteints vers le ciel, et, soulevant sa main froide et glacée, elle la présente comme un gage de paix à son amant. Dans cette attitude, elle expire et paraît s'endormir.
«À cet aspect, les forces que Tancrède avait recueillies le quittent et l'abandonnent: il se remet tout entier sous la main de la douleur qui serre son cœur et le glace. La mort est sur son front et dans tous ses sens. Immobile, sans couleur et sans voix, rien ne vit plus en lui que son désespoir.
«Les derniers liens qui arrêtaient son âme se brisaient l'un après l'autre: elle allait suivre l'âme de son amante, quand le hasard ou le besoin amena dans ces lieux une troupe de chrétiens.
«Le chef reconnaît le héros à ses armes: il accourt; il reconnaît aussi Clorinde, et son cœur est percé de douleur. Sans la croire chrétienne, il ne veut pas laisser ce beau corps à la fureur des bêtes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de ses soldats, et marche à la tente de Tancrède.
«Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glacé, porte partout l'empreinte du trépas. Enfin on les dépose l'un et l'autre dans une tente séparée.»
De telles citations suffisent pour donner à ceux à qui la langue du Tasse est étrangère de quoi pressentir le génie de son poëme. On conçoit la popularité d'une pareille poésie dans un siècle où le fanatisme des croisades n'était pas encore éteint, où les traditions de la chevalerie subsistaient encore, et où la passion poétique de la renaissance italienne faisait des poëtes tels que Dante, Pétrarque, le Tasse, les véritables héros de l'esprit humain.
Le Tasse jouissait complétement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas poursuivi jusque-là; sa mélancolie s'affaiblissait en lui avec l'âge et avec la vie. Il savourait au sein de l'amitié ces heures plus calmes du soir que la Providence semble réserver aux grands hommes malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une aube de leur immortalité.
XV.
Son inquiétude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir. Il dit adieu à ses hôtes du monastère de Monte Oliveto, où il avait passé des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut déçu par la froideur de la réception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-être de ce qu'il en avait trouvé de plus affectueux à Naples; il fut obligé de chercher un asile dans le couvent de Santa Maria Nuova. «J'ai retrouvé ici,» écrit-il, «toutes mes peines, mais non mes amis; je n'ai pas même de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres et mes hardes; j'ai grand besoin de six écus, et je vous conjure de me les prêter. Je n'ai trouvé à me loger dans aucune hôtellerie ou dans aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vêtements d'été, ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas à mon secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.»