«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent, je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe, tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas laissé mourir sans récompense.
«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon entretien avec le ciel.
«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du cœur; et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine miséricorde.
«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»
XXIII.
Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape, qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome, qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio, apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa consolation.»
Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,» s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de la gloire des saints dans le ciel!»
À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le murmure d'un hymne du poëte: In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième jour d'avril; et il expira.
Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!
Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux, creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas! jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.