XXIV.
On rapporta, avec les mêmes honneurs, le cadavre du Capitole au monastère de Saint-Onufrio, où il fut enseveli aux flambeaux, sous une dalle de la chapelle, comme il l'avait demandé.
Le cardinal Cinthio, aussi fidèle à sa mémoire qu'à sa vie, lui fit préparer un sépulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de Naples, accouru à Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami, revendiqua le droit de revêtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une épitaphe. Cinthio ne voulut céder à personne l'honneur et la consolation de construire le sépulcre du Tasse. L'un et l'autre méritaient également cette préférence: ils avaient devancé leur siècle dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand homme. La postérité les associe à son tour dans son estime et dans sa reconnaissance.
XXV.
Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent aux cœurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique, elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien plus que le tort de la société.
Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre famille, protégé, aimé peut-être par la sœur charmante de ce prince, qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre sœur, et qui lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit, l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes; enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune; mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas, mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui attendrit le cœur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou méconnus!
Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres; mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!
Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous les chantres modernes de l'Occident.
Ce n'est pas le poëte, c'est le conteur divin.
Lamartine.