XCIVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

J'ai toujours été l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage à son modeste génie, à son caractère, à ses vertus. Fussé-je mort avant lui, comme c'était mon droit, à coup sûr il aurait fait de même envers ma mémoire; il aurait taillé sa pierre et l'aurait incrustée dans un monument d'amitié pour me faire honorer et excuser par la postérité. Je dirai mieux, il l'aurait cimentée d'une de ses larmes, car il avait trop de grandeur pour être envieux, trop de justice pour être exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, même à ce qu'il considérait comme une faiblesse humaine.

Cet homme était M. de Vigny.

II.

Il était, comme moi, de race militaire; son père, gentilhomme comme le mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief pastoral et agricole, où il s'était retiré après avoir été persécuté en 1792 et 1793, et forcé de briser son épée de capitaine d'infanterie pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi martyrisé par le peuple.

Alfred de Vigny y naquit neuf ans après cette date: c'était le moment où la nature, décimée par la révolution, se vengeait des meurtres et des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles moissons d'épis. Une foule d'hommes éminents dans les lettres naissaient pour combler les vides que Roucher et André Chénier avaient faits en livrant leurs têtes à l'échafaud. C'est ainsi qu'après Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs dans l'île du Reno, auprès de Modène, Rome livra jusqu'à Cicéron au poignard des délateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une foule d'autres hommes de génie se hâtèrent autour du trône d'Auguste, pour qu'il n'y eût point de vide dans la gloire romaine, point d'interrègne dans la famille de Romulus.

III.