Commençons par son portrait à vingt-cinq ans, car peu de ses contemporains l'ont connu, tant c'était un solitaire de la foule; il passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais; on le remarquait à l'élégance de son costume, à la noblesse sans affectation de son attitude, à la sérénité de son beau visage, à la douceur affable de son regard; on se disait: «C'est quelqu'un au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate étranger, c'est un jeune homme sur le front duquel la Providence a écrit une grandeur future.» On s'arrêtait, mais on ne savait pas son nom.
IV.
Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence, tel qu'il était dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822, tel qu'il était en 1825, enfin tel qu'il était en 1863, quelques mois avant sa mort; toujours jeune et agréable d'esprit, sans que le temps eût presque rien changé à sa taille et à son visage, excepté quelques légères nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui menaçaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mère sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adorée de femme et de mère! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une affectation, n'était qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante qui se renouvelait sur sa tête, et qui donnait à sa physionomie pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grâce et de l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce majesté de Platon ou de la candide et éternelle enfance de Bernardin de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration, autour desquels avaient flotté sous les bananiers les immortelles images de Paul et Virginie.
V.
Le front d'Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière, était moulé comme celui d'un philosophe essénien de la Judée pour une pensée sensible mais toujours sereine. Poli et légèrement teinté de blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la pensée qui luisait au dedans; une gracieuse dépression des tempes l'infléchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait, non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette attention intérieure et tournée en dedans produisît involontairement une certaine tension des paupières qui rétrécissait le globe de l'œil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne tachait, et la franchise amicale de son coup d'œil qui ne cherchait jamais à pénétrer dans le regard d'autrui, mais qui s'étalait jusqu'au fond de l'âme chez lui, inspirait à l'instant confiance absolue dans cet homme. C'était limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu à cacher? Il n'avait jamais conçu la pensée de tromper personne; feindre lui aurait paru une demi-duplicité. Il n'y avait, grâce à ce regard en complète sécurité, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie; tout y était plein soleil de l'âme. Il laissait regarder et il regardait lui-même sans épier quoi que ce fût dans le regard de son interlocuteur; ce qu'il n'éprouvait pas, il ne le soupçonnait pas. La lumière éblouit d'elle-même, on ne voit pas l'ombre.
VI.
Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble, s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.
Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde, jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque et la mutuelle amitié?
VII.
Le père d'Alfred de Vigny avait émigré. Il ne rentra en France avec les Bourbons qu'en 1814; il était, comme son fils unique le fut plus tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea à Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face du palais actuel de l'Élysée, où j'ai eu moi-même mon appartement en 1848. Homme d'un esprit littéraire, il s'y lia avec Émile Deschamps et avec son frère, également lettrés, qui logeaient dans le voisinage. Il mourut en 1821, dans ce même appartement qui avait servi d'asile à son retour des pays étrangers. Les rudes fatigues et la guerre de l'émigration, qui lui avaient infligé leurs traces et qui l'avaient courbé en deux avant l'âge, n'enlevaient rien, non plus que la modicité de ses ressources, à la bonté, à l'enjouement, à la grâce de son humeur. Il avait épousé, vers la fin de la révolution, une jeune personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.