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Cette mère, aussi ferme d'esprit que tendre de cœur, se dévoua tout entière à son fils unique, après la mort de son mari. Ce n'était pas seulement son enfant, c'était son image. M. de Vigny ne la quitta jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette angélique douceur, cette fierté chevaleresque et ce dégoût du cynisme démocratique qui faisait de lui un aristocrate. «Nous avons élevé cet enfant pour le roi,» écrivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les gardes du corps et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux fils de l'aristocratie déshéritée et un appointement de sous-lieutenant dans l'armée. Ce fut la même année et le même mois où j'entrai, aux mêmes conditions et au même titre, dans les gardes du corps. Fils de la guerre et de la fidélité, Vigny aimait d'origine l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait son père. Il accompagna, à cheval, le roi et les princes jusqu'à Béthune; fut licencié avec nous, le 31 décembre de la même année, après le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilégiés à sa réconciliation avec l'armée de Bonaparte; il entra, comme sous-lieutenant d'abord, dans la légion de Seine-et-Oise, et un an après avec le même grade dans la garde royale, au 5e régiment d'infanterie: devenu capitaine après treize ans de service, sa faible constitution le fit mettre au traitement de réforme. Ses camarades et le ministre de la guerre le regrettèrent comme un officier de grande espérance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux premiers emplois de l'armée.
VIII.
L'amour filial qu'il portait à sa mère, les premiers vers qu'il avait composés dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement espérer une autre grandeur, le consolèrent de cette interruption de sa carrière naturelle. Les Turcs ont une expression historique par laquelle ils définissent vaguement, mais heureusement, certaines natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur définition juste dans les catégories de la vie sociale, et qui donnent cependant une dénomination très-honorable et très-distincte aux individualités éminentes de leur civilisation. Cette dénomination est celle de tchilibi. J'ai souvent demandé aux Orientaux le sens vrai de ce mot: «Tchilibi, me répondaient-ils, ne signifie officiellement aucune dignité positive, aucun emploi précis dans l'empire; mais il signifie plus: cette expression représente une dignité intellectuelle et morale, une distinction qui n'est point accordée par le sultan, mais par le concours libre, spontané, incontestable et inaliénable de l'opinion publique. On est tchilibi comme on est chez vous un honnête homme par excellence: un homme distingué, éminent, un homme à part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur propre respectabilité, respectabilité célèbre, qui, lorsqu'elle se multiplie de père en fils dans une famille, finit par former un surnom de la race.»
Or c'était précisément, comme celui de gentilhomme par excellence, le seul titre ambitionné par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe distinctif de son caractère, l'aristocratie de sa nature, le rôle innomé de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-même: le PARFAIT GENTILHOMME. C'était un rôle difficile à une époque où la noblesse inverse était odieuse, et où la démocratie mal comprise haïssait le gentilhomme et se vengeait de ses prétentions par une chanson de Béranger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du sang d'émigré et le dédain inné pour les faveurs plébéiennes souvent aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rôle s'associait très-bien avec une certaine célébrité littéraire, modeste et à demi-jour, qui ne demandait rien à personne, mais qui se créait elle-même, et qui savait attendre sa sanction de la postérité.
M. de Vigny se fit donc tchilibi français, se renferma en lui-même avec sa mère et quelques amis, et laissa, de temps en temps, s'échapper quelques vers qui ne ressemblaient à rien de ce qui avait paru jusque-là. Il était particulièrement sensible à ce mérite. Il convenait que l'originalité de cette poésie fut en rapport avec l'originalité de l'écrivain.
Ce fut l'époque où je le connus. Le connaître et l'aimer, c'était une même chose. Je l'ai aimé jusqu'à son dernier jour.
IX.
Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!
MOÏSE.