«J'avais désiré et j'ai obtenu que cet ensemble offrît l'aspect sévère et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques vérités morales du sein d'une famille grave et honnête; agiter une question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment profond de leur position dans la vie.
«Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques.
«Essayons à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes sérieux et les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette tribune et à cette chaire, si l'on y trouve des pensées et des sentiments dignes de graves réflexions.»
II.
Un autre amour était caché sous cet amour de Chatterton pour Kitty Bell... Mme Dorval était l'idéal de M. de Vigny et du public. Cet amour avait vraisemblablement ajouté son pathétique au pathétique de la situation. Tout fut complet, excepté la morale, dans cette œuvre. On aurait en vain parlé raison à ce public, on aurait en vain représenté à cet enthousiasme socialiste que la société ne doit à personne, et surtout à un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que le prix réel de ses services, et non le prix auquel il évalue ses rêves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien rétribué, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtièmes de la population, est honorable; que le cri de haine contre la société étayée ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses, et que le suicide à dix-huit ans par impatience est l'acte d'un frénétique. Tout cela fût tombé à froid devant la chaleureuse émotion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas accusé d'avoir plaidé cette cause absurde contre laquelle il s'est armé avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait pas pensé. La pensée et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu'à l'épreuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'après l'avoir courageusement expiée. Les grands poëtes doivent surveiller leur sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit des suicides de scepticisme.
III.
Ainsi, poëte lyrique de premier ordre dans Moïse, poëte dramatique de première sensibilité dans Chatterton, romancier de première conception dans Cinq-Mars, il ne manquait à M. de Vigny qu'un sujet fécond pour être philosophe de première vérité. Il le chercha, et il le trouva dans notre civilisation française de la dernière année de nos révolutions. Le sujet était neuf et prodigieusement difficile. Le titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: Servitude et Grandeur militaires. C'était le sujet de l'armée. Servitude? il n'y en a point dans le dévouement nécessaire à son pays ou à son roi. Grandeur? il n'y en a point dans l'obéissance volontaire aux crimes d'un peuple ou d'un homme. Discipline et Honneur: c'était le véritable titre. M. de Vigny le sentit à la fin de son livre, mais c'était trop précis et trop étroit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrêta au premier.
IV.
L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et qui veut être libre. Fort? c'est être un. Libre? c'est être délibérant: entre ces deux mots qui expriment la France, il y a opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité d'être fort, prêt à tout, dans une nation méditerranéenne, circonscrite par trois millions de soldats ou de matelots, aux ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait; nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique; de là, la nécessité d'être un, pour prendre les armes à propos et vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la discipline, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la servitude volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations perpétuelles entre la servitude nécessaire et la liberté impossible n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée et l'âme révolutionnaire de la nation.
Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers, trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables, facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine, irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse, puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du mont Aventin. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le désordre à domicile.