C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793, en 1830, en 1848 surtout.
Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de quatre-vingt mille hommes, sous les ordres directs des princes de la maison d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres; c'était la longue impunité de la sédition militaire!
En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud, déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac, influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le commandement des vingt mille hommes de gardes mobiles, évoqués dans la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même. Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie. Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais, grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M. Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent lui-même en le forçant à acheter du fer.
En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois, l'unité de l'armée et sa discipline.
On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le patriotisme, la première vertu des nations, réponde.
D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel, surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France que la France elle-même.
V.
Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et, une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la fois le territoire et la liberté?»
Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que l'ascendant naturel d'un Auguste popularisé par le nom de César ne pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, œuvre des soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, œuvre des citoyens.—Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que devenaient la force et la discipline?—J'y renonçai avec regret, et je préférai consciencieusement laisser courir à la France les hasards césariens, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée, et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.