«Je me hâte de vous envoyer Corinne, c'était à vous que l'auteur voulait que son livre parvînt avant tout autre en Italie. Mme de Staël n'avait point attendu le voyage long et incertain de M. de Sabran, elle avait donné ordre à son libraire de vous expédier cet ouvrage au moment où il paraîtrait. Si cet exemplaire, qui vous était destiné, vous parvient enfin, je prendrai la liberté de vous le demander pour le faire passer à Naples à la place de celui-ci. Sans doute, madame, moi aussi j'aurais ardemment désiré que Mme de Staël eût assez de fermeté dans le caractère pour renoncer complétement à Paris et ne faire plus aucune démarche pour s'en approcher; mais elle était attirée vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus forts que ceux de la société; ses amis, quelques personnes chères à son cœur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont irrévocablement fixées. Il ne lui reste que peu d'attachements intimes sur la terre, et hors de Paris elle se trouve exilée de ce qui remplace pour elle sa famille aussi bien que de son pays. C'est beaucoup, sensible comme elle est, passionnée pour ce qui lui est refusé, faible et craintive comme elle s'est montrée souvent, que d'avoir conservé un courage négatif qui ne s'est jamais démenti. Elle a consenti à se taire, à attendre, à souffrir pour retourner au milieu de tout ce qui lui est cher; mais elle a refusé toute action, toute parole qui fût un hommage à la puissance. Encore à présent, comme on la renvoyait loin de la terre qu'elle avait achetée, le ministre de la police lui fit dire que, si elle voulait insérer dans Corinne un éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses désirs seraient satisfaits. Elle répondit qu'elle était prête à ôter tout ce qui pouvait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien à son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, madame, il est pur de flatterie, et, dans un temps de honte et de bassesse, c'est un mérite bien rare.—Nous allons donc bientôt voir ceux où l'âme antique de votre ami s'exprime avec toute sa fierté, toute son énergie. Je n'en doute pas, madame, vous réussirez à obtenir une libre publication, puisque vous avez déjà été si avant. Ce succès ne pouvait être obtenu que par vous seule au monde; il fallait les efforts, le courage, la persévérance d'une affection que la mort a rendue plus sacrée et qu'elle a presque transformée en culte. Parmi ces hommes qui comprennent si mal les hautes pensées et les sentiments généreux, il reste cependant encore une secrète admiration pour des vertus et un dévouement dont ils sont incapables. Vous les avez dominés, vous les dominerez encore par cette profonde vérité de votre caractère et de vos affections. Ils céderont, ils obéiront au grand nom d'Alfieri, parce que vous, en sentant toute la hauteur de son génie, toute la noblesse de son caractère, vous les forcez à le reconnaître.
«J.-Ch.-L. Simonde Sismondi.
«Pescia, 25 juin 1807.»
VIII.
Pendant que Mme de Staël réunissait à Coppet l'élite de ces esprits dépaysés, ennemis momentanés de l'empire, Mme d'Albany, attentive à ne pas mécontenter l'empereur, proscrivait la politique de son salon, et y recevait les proconsuls français avec empressement. La grande-duchesse Élisa Bonaparte régnait à Florence; Mme d'Albany se gardait de rompre avec sa cour. M. de Sismondi lui écrivait avec ironie sur ces relations. C'était le moment où Mme de Staël, entre Schlegel et Benjamin Constant, écrivait le plus réellement beau de ses ouvrages, l'Allemagne.
«Vous avez lu sans doute les Martyrs de Chateaubriand; c'est la chute la plus brillante dont nous ayons été témoins, mais elle est complète: les amis mêmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent, et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage, qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde; c'est un si beau talent mal employé! C'est même un beau caractère, qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses défauts sont tachés comme ses qualités, et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il parle avec une grande liberté et un grand courage; cependant il y a dans les Martyrs des passages indignes de ces principes, il y en a où il semble avoir cherché des allusions pour flatter. Il a pris la servilité pour le caractère de la religion, parce qu'il a appris cette religion au lieu de la sentir.
«Nous sommes à présent réunis à Coppet. Mme de Staël a auprès d'elle tous ses enfants, mais l'aîné est sur le point de partir pour l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent et prendre des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci veut dans une année chercher la paix et la liberté au-delà de l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une amitié si vive est bien au-dessus de l'amour, car il m'est arrivé plus d'une fois d'en ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons ici Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra bientôt aussi; il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas fait de voyage depuis la Révolution. On nous annonce pour l'été la plus brillante compagnie de Paris: à la bonne heure, je ne suis curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à votre retraite dans les livres et la pensée, mais vous aussi avez connu les orages du cœur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette intuition complète de la vie.»
IX.
En 1810, l'empereur sachant l'arrivée de Mme d'Albany à Paris, la reçut bien, et lui parla en souverain qui veut être compris par une femme, jadis souveraine. Fabre l'accompagnait. En personne prudente, elle n'eut garde de se montrer à Genève, où ses amis de Coppet espéraient bien l'arrêter au passage. «Je ne sais quelle route vous avez prise pour ne pas y arriver,» lui écrivait Bonstetten. Ce n'était point le cas, pensait-elle, de faire une halte à Coppet au moment de subir un interrogatoire de l'empereur. On s'aperçoit de plus en plus qu'il n'y a rien d'héroïque chez la reine d'Angleterre. Elle arriva donc avec Fabre dans ce Paris qu'elle avait quitté dix-sept années auparavant, soutenue par Alfieri au milieu des vociférations de la populace. Que de changements dans sa destinée! Que de différences aussi entre le Paris du 10 août et le Paris de 1809! Une seule ressemblance rapprochait les deux époques: la liberté individuelle n'avait pas encore de garanties. L'empereur, nous le savons par les lettres de Fabre, reçut la comtesse avec courtoisie, mais avec une courtoisie un peu ironique dans la forme, et au fond singulièrement impérieuse: «Je sais,» lui dit-il, «quelle est votre influence sur la société florentine; je sais aussi que vous vous en servez dans un sens opposé à ma politique; vous êtes un obstacle à mes projets de fusion entre les Toscans et les Français. C'est pour cela que je vous ai appelée à Paris, où vous pourrez tout à loisir satisfaire votre goût pour les beaux-arts.»
Elle n'y séjourna que quelques mois. L'empereur ne tarda pas à être convaincu de sa parfaite innocuité en Toscane, et l'y laissa retourner, vieillir et mourir!