X.
Mme de Staël voyait, pendant ce temps, son bel ouvrage sur l'Allemagne saisi et mis au pilon par la police. Sismondi se désolait et écrivait bêtement à Mme d'Albany qu'il espérait qu'elle passerait à Coppet et qu'elle s'y arrêterait pour consoler son hôtesse. Elle s'en garda bien, rentra à Florence, et de là à Naples. Un pamphlétaire français d'un grand esprit, mais d'un caractère versatile comme militaire, Paul-Louis Courier, la cultiva.
L'esprit de parti a voulu en faire un héros d'un seul bloc; voici ce que je tiens moi-même du plus honnête des hommes, le général de l'artillerie française à Wagram, Pernetty: «Je l'avais placé sur le bord du Danube, la nuit qui précéda la bataille de Wagram. Je ne le retrouvai plus à son poste le lendemain, et j'appris qu'il était parti pour l'Italie, sans congé et sans avis! C'était la deuxième ou troisième fois qu'il manquait ainsi par caprice et par indiscipline à ma confiance.—Je le remplaçai le matin de la bataille, et je ne pensai plus à un tel homme.»
Paul-Louis Courier note dans ses œuvres une conversation très-brillante qu'il soutint contre la comtesse d'Albany et Fabre dans cette occasion.
XI.
1813 sonnait la chute de l'empire et la décomposition momentanée de l'œuvre politique. Mme d'Albany regardait, comme elle le dit, de sa fenêtre, passer le flux et le reflux des événements. Elle était un peu trop compromise avec le nouveau pouvoir pour se réjouir secrètement de sa disparition. Elle se tut; mais 1815 éclata, comme le coup de foudre d'un orage qu'on avait cru épuisé d'électricité et qui allait recommencer sur le monde.
Quel ne fut pas son étonnement quand ce même Sismondi, si implacable quelques mois auparavant contre le tyran du monde, semblable à Benjamin Constant, son compatriote et son modèle, passa soudainement aux pieds de l'exilé vaincu de l'île d'Elbe, se fit nommer au conseil d'État pour que son ami Benjamin Constant ne fût pas seul dans l'apostasie de sa haine, et écrivit à la comtesse des lettres embarrassées et inexplicables pour expliquer cette politique sans convenance et sans transition!
Sismondi écrit:
«Voilà donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragédie commencé! Selon toute apparence, nous marchons rapidement au dénoûment. Le sénat assemblé à Paris sous les yeux des armées étrangères déposera l'empereur, il proclamera le roi, avec ou sans conditions, il acceptera au nom de la France la paix qu'on voudra bien lui donner, il attendra de la générosité des puissances coalisées qu'elles retirent leurs armées, ce qui pourrait bien n'être pas si prompt; mais en attendant il sera obéi par les armées françaises et par toute la France. Ce météore flamboyant a éclaté. Le magicien a prononcé les paroles sacramentelles qui détruisent l'enchantement. Tout est fini. Il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte mourra: il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce sera le partage de la France, ou la guerre civile, ou le despotisme, ou l'anarchie, ou enfin la paix et la liberté, que les proclamations du jour feraient espérer. Il n'y a qu'une bonne chance contre un millier de mauvaises. C'était une grande raison à tous ceux qui aiment la France pour ne pas vouloir que ce terrible dé fût jeté; il est en l'air, il ne reste plus à présent qu'à faire des vœux pour qu'il tombe bien. Sans doute l'intérêt bien entendu des coalisés serait encore aujourd'hui même d'accord avec celui de la France et de l'humanité; mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera écouté? Quidquid delirant reges... et pourquoi finiraient-ils de délirer?... Quant à l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publié quatorze volumes sous son règne, presque tous avec le but de combattre son système et sa politique, et sans avoir à me reprocher ni une flatterie, ni même un mot de louange, bien que conforme à la vérité; mais au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple dans l'univers, je ne puis plus être frappé que de ses grandes qualités. Sa folie était de celles que la nôtre n'a que trop longtemps qualifiées du nom de grandeur d'âme. Les ressorts par lesquels il maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des guerriers, il a été avare de supplices, plus non pas seulement qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus célèbres...»
Il paraît que cette horreur de Sismondi pour la contre-révolution, et surtout cette impartialité d'historien, cet hommage au glorieux vaincu de la campagne de France, scandalisèrent profondément la comtesse. À la vivacité des répliques de Sismondi, on voit que la discussion avait pris un caractère passionné. Mme d'Albany ne pouvait comprendre qu'un ami de Mme de Staël pardonnât si facilement; elle ne pouvait comprendre qu'on se préoccupât encore des idées de 89 après tant de si horribles malheurs, après des déceptions si cruelles, et, quand elle reprochait au grave historien son irréflexion, sa témérité juvénile, peu s'en fallait, en vérité, qu'elle ne l'accusât de passions révolutionnaires.