Le 24 janvier 1824, elle s'éteignit aux premiers rayons de l'aurore. Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entière. Elle avait reçu avec décence les secours spirituels de la religion; son testament était en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement spécifiés, étaient le registre de ses amitiés. Sa mère, qui vivait encore, la duchesse de Berwik, sa sœur aînée, y eurent les principales parts. Fabre, après avoir accompli tout ce qu'il devait à son amie et à la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de se retirer, avec tous ses trésors d'art et de littérature, dans la patrie de son enfance; il vint mourir à Montpellier, se faisant de sa ville natale une famille, et léguant son nom au musée qu'il y forma, en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dénoua ce drame et congédia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une œuvre mais un nom; Mme d'Albany alla dormir à l'ombre de ce nom dans le mausolée de son amant. Fabre, comme un personnage épisodique, disparut humblement dans l'obscurité de sa ville des Gaules, et tout fut dit.
XIII.
La comtesse d'Albany, à l'âge où je la connus, devait naturellement appeler la curiosité sur sa physionomie, et faire demander si elle avait été belle. J'avais plus qu'un autre cette curiosité; vous devez l'avoir: voici son portrait à cinquante-cinq ans:
Était-elle encore belle de cette beauté que les Laure de Pétrarque, les Léonora du Tasse, les Vittoria-Colonna de Michel-Ange, les Béatrice de Dante, les Fornarina de Raphaël, les Récamier de Chateaubriand, ont laissée dans l'éternel souvenir de la postérité? Non.
Mais avait-elle dû, dans sa première jeunesse, être assez belle pour allumer dans l'âme d'un Piémontais, résolu à être un grand homme, une de ces passions classiques qui complètent le grandiose d'un poëte en Italie? Oui.
D'abord la comtesse d'Albany avait dû être très-séduisante à seize ans, puisque la cour de France, et le conseil des amis du prétendant, qui voulaient perpétuer la race des Stuarts et arracher Charles-Édouard à ses mauvaises habitudes de vie, en avaient fait choix, pour cette séduction, parmi toutes les belles héritières d'Angleterre, d'Écosse, de Belgique et d'Allemagne; et tout indique qu'elle l'était alors.
Quand je la vis, elle était un peu alourdie de taille, mais nullement flétrie de visage. La légèreté qui avait quitté son corps n'avait point quitté sa physionomie. On sentait en la décomposant qu'elle avait du être remarquablement agréable dans ses belles années. Sa taille moyenne n'était ni grande ni petite: la taille qui exclut la majesté, mais qui permet l'agrément; ses cheveux étaient blonds, son front poli et divisé au milieu en deux zones légèrement arrondies, qui indiquent la facilité de l'intelligence; ses joues d'un contour élastique, son nez un peu grossi et retroussé qu'on ne voit jamais en Italie, mais qui dans la jeunesse donne à la figure un mordant et un éveillé très-propre à mordre et à éveiller le regard, sa bouche entr'ouverte et souriante, douce, fine, pleine de réticence sans malignité; le plus beau de ses traits, c'étaient ses yeux, d'un bleu noir, larges, confiants, obéissants à sa pensée; elle leur commandait. Son regard était toujours approprié à la personne qu'elle regardait, comme s'il y avait eu un secret entre elle et son interlocuteur. Un voile naturel quoique invisible semblait répandu sur cet ensemble. Le cou était un peu gros, et les contours de sa stature annonçaient une femme qui eût été mère si la politique n'avait pas faussé sa riche nature. En contemplant Fabre, dont les traits spirituels, quoique vulgaires, rappelaient si fidèlement ceux de son amie, je me suis demandé souvent si la maternité n'était pas involontairement le vrai mot de ce mystère. Telle qu'elle était, et en enlevant par la pensée trente ans de vie agitée à cette personne, on ne pouvait s'empêcher de lui restituer une vivacité sereine et une grâce agile, en contraste avec la majesté de son rang et avec les malheurs de son union, très-propres à inspirer un immense amour. En un mot, Mme d'Albany par son extérieur attristait, mais n'étonnait pas. Sa conversation, sans aucune prétention, attachait et intéressait ses habitués; on désirait la voir par curiosité, et, une fois vue, on désirait la revoir par amitié. Le caractère dominant de sa personne et de son esprit était la bonté, la sérénité, et une certaine dignité rêveuse qui rappelait sa vie sans en parler jamais. Sa destinée parlait assez pour elle.
Telles sont les impressions exactes que j'en ai reçues et conservées: une femme du nord de l'Allemagne dépaysée par le sort dans une cour proscrite, et naturalisée par l'habitude dans le midi de l'Italie. On ne pouvait s'empêcher de compatir à ses revers, d'excuser ses fautes, de respecter ses adversités. On comprenait même les faiblesses qu'elle avait eues en 1792 envers la cour d'Angleterre. Née à Stolberg, dans une famille privée, prise par ambition dans son couvent de chanoinesses pour régénérer une famille royale, maltraitée par le prétendant son mari, obligée de s'en séparer pour éviter les derniers outrages, séduite par l'amour d'un homme qu'elle croyait grand; pendant cette séparation, le prétendant mort, et ne devant plus rien à son nom, elle accepta une pension modique de la France et une de l'Angleterre pour soutenir son rang de princesse et l'honneur de son trône évanoui!—Elle ne devait plus rien à personne qu'à elle-même; elle ne sacrifiait rien de ses droits anéantis; la misère royale d'une femme qui avait porté la triple couronne d'Angleterre ne déshonorerait maintenant que l'Angleterre elle-même. La comtesse d'Albany eut tort d'abaisser l'ombre des Stuarts devant la maison d'Hanovre; mais la maison d'Hanovre eut plus tort cent fois d'exiger cet abaissement peut-être juste. Voilà mon jugement: le vrai coupable de cette inconvenance fut le républicain Alfieri, conseiller et compagnon de cette reine, et vivant de l'inconvenance commise sous ses auspices par la royauté.
XIV.
Quant à Alfieri lui-même, nous avons son portrait par Fabre, au milieu de ses années. Sa taille était gigantesque comme sa prétention; il avait plus de six pieds. Ses traits correspondant à cette majesté du corps, un front haut et droit, un œil vaste, encaissé profondément dans une arcade creuse et sévère; un nez droit bien dessiné, surmontant une bouche dédaigneuse; un tour de visage maigre et dur; des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon des Alpes, qu'il rejetait en arrière, tantôt enfermés dans un ruban, tantôt flottant et épars sur le collet de son habit: cheveux rouges qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races étrangères et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais, l'Allobroge, le Piémontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui étonnait mais n'attirait pas. Mais, en totalité, il pouvait avoir paru beau dans sa jeunesse à une femme transplantée en Italie, qui cherchait la forme de la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par là qu'il avoit dû plaire à cette jeune et vive Allemande rencontrée au bord de l'Arno et intimidée par un vieux mari. Les disgrâces et les événements avaient fait le reste. L'amour d'un géant est l'attrait de la faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grâce, ni douceur: on l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se figurait que la force de ses traits était une marque de la force de son génie, et que ce génie était démesuré comme son corps... Ce génie n'était qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se résignait tout bas à son erreur. Tel fut évidemment le secret de son ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vécut, et de l'espèce de culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'après sa mort, en voulant lui bâtir un monument à deux. Mais longtemps avant sa mort il était remplacé dans le cœur de Mme d'Albany. Tout cet attachement poétique n'était que respect pour soi-même et convenance envers le monde.