XCIXe ENTRETIEN.

BENVENUTO CELLINI.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Êtes-vous curieux de vivre quelques heures d'une vie intime et confidentielle avec les Raphaël et les Michel-Ange, qui nous paraissent aujourd'hui des hommes de la Fable? avec les Léonard de Vinci, les Bandinello, les peintres, les sculpteurs, les hommes de lettres, les poëtes, les cardinaux, les Médicis, les papes mémorables de l'Italie, et les François Ier au quinzième siècle? Prenez ce télescope qui rapproche les âges et qui vous introduit dans les mœurs de ce temps, comme le télescope d'Herschel vous introduit dans le monde supérieur des astres et des nébuleuses du septième ciel! Ce télescope unique, c'est-à-dire original, bizarre, passionné, vaniteux, que je vais analyser, ce sont les Mémoires de Benvenuto Cellini.

II.

Benvenuto Cellini, d'une famille bourgeoise et artiste de la Toscane, naquit en 1500. Mon père, dit-il, prit le même état d'architecte que le sien; et comme, selon Vitruve, un bon architecte doit savoir bien dessiner, et un peu de musique, mon père apprit l'un et l'autre, et surtout à jouer de la flûte et de la viole. Il s'y appliqua d'autant plus qu'il ne sortait jamais de son logis. Il avait pour très-proche voisin un certain Étienne Granaci, qui avait plusieurs filles fort belles. Il plut à Dieu de le rendre amoureux d'Élisabeth, l'une d'elles, qui lui fut accordée, à cause de l'amitié qui régnait entre les deux familles. Les deux vieux pères parlèrent d'abord du mariage, ensuite de la dot. Il y eut cependant quelques petites difficultés à vaincre. André disait à Étienne: Jean mon fils est le plus brave jeune homme qui soit à Florence et en Italie, et je pourrais lui donner un des plus riches partis de Florence dans notre état. Étienne lui répondait: Vous avez raison; mais j'ai cinq filles et cinq garçons, et, mon compte fait, je lui donne pour dot tout ce que je puis lui donner. Mon père Jean, qui était caché près de là, et qui les écoutait, arriva à l'improviste, et s'écria: Ah! mon cher père, c'est Élisabeth que j'aime, et non sa dot! Malheur à ceux qui ne se marient que pour l'argent! Puisque vous vantez mes petits talents, croyez-vous qu'ils ne suffisent pas à l'entretien de ma femme? Je ne veux que votre consentement; donnez-moi Élisabeth, et gardez sa dot. À ce discours, André Cellini se mit en colère, car il était un peu vif; mais, fort peu de jours après, il consentit au mariage. Mon père et ma mère s'aimèrent du plus saint amour pendant dix-huit ans, avec le plus grand désir d'avoir des enfants. Cependant, après ce long terme, ma mère fit une fausse couche de deux jumeaux, causée par l'ignorance des médecins. Depuis, elle devint grosse d'une fille, à laquelle la mère de mon père donna son nom de Rose. Deux ans après, ma mère devint encore grosse; et comme les femmes dans cet état sont sujettes à certaines envies, qui furent les mêmes que dans sa dernière grossesse, on crut qu'elle mettrait encore au monde une fille à laquelle on donnait d'avance le nom de Reparata, en l'honneur de la mère de ma mère. Celle-ci accoucha pendant la nuit de la Toussaint de l'année 1500. La sage-femme, qui savait que mes parents attendaient une fille, après avoir nettoyé l'enfant, et l'avoir enveloppé dans du beau linge bien blanc, alla tout doucement trouver mon père, et lui dit: Je vous apporte un présent que vous n'attendez pas. Mon père, qui était philosophe, lui répondit: Je prends avec plaisir ce que le ciel m'envoie; et, ayant soulevé le linge, il vit un fils qu'il n'attendait pas en effet. Ayant ensuite joint ses deux vieilles mains, et levant les yeux vers le ciel: Seigneur, dit-il, je te rends grâces de tout mon cœur; j'accepte avec joie le présent que tu me fais; qu'il soit le bienvenu! Toutes les personnes qui étaient présentes lui demandèrent, en le félicitant, quel nom il voulait donner à cet enfant? Qu'il soit Bienvenu, ce fut son prénom.

III.

Son père, qui, indépendant de son état d'architecte, était sculpteur en ivoire, et très-habile musicien sur la flûte, entra dans la compagnie des musiciens de la ville et fut aimé des premiers Médicis, ces citoyens élevés par les richesses à la tyrannie volontaire de leur patrie.

Quelque temps après, il rentra dans la confrérie des flûteurs de la Seigneurie. À cette époque, qui précédait celle de ma naissance, ces flûteurs étaient d'honorables artisans qui travaillaient en laine ou en soie; ce qui fut cause que mon père ne dédaigna point d'être leur confrère. Son plus grand désir était que je pusse devenir un jour un excellent joueur de flûte; et mon plus grand chagrin était de lui entendre dire que, si je le voulais, je serais dans cet art le premier homme du monde. Mon père, comme je l'ai déjà dit, était un grand serviteur et un zélé partisan de la maison Médicis. Lorsque Pierre fut banni de Florence, il lui confia des choses de la plus haute importance. Depuis, le magnifique Pierre Soderini étant mis à la tête du gouvernement, et mon père étant à son service en qualité de flûteur, il employa ses talents à des ouvrages plus relevés. J'étais bien jeune encore, et cependant on me faisait faire la basse dans le concert de la Seigneurie. J'y jouais de la flûte, porté par un domestique, afin que je pusse lire plus facilement la musique. Le gonfalonier Soderini se plaisait souvent à me faire babiller, me donnait des bonbons, et disait à mon père: Maître Jean, ne négligez pas de lui donner vos autres talents. Je veux, lui répondait-il, qu'il ne fasse autre chose que composer et jouer de la flûte, parce que, si Dieu lui prête vie, il sera le premier homme du monde dans cette profession; mais un des vieux sénateurs lui dit: Maître Jean, faites ce que vous dit le gonfalonier, parce que cet enfant sera quelque chose de plus qu'un joueur de flûte. Quelque temps après, les Médicis furent rappelés à Florence. Le cardinal, qui fut depuis Léon X, fit mille caresses à mon père. Quelques jours après, arriva la nouvelle de la mort du pape Jules II, et ce cardinal, étant allé à Rome, fut élu pape, contre l'attente de tout le monde. Mon père fut appelé auprès de lui, mais il refusa de s'y rendre; et, pour l'en punir, le gonfalonier Salviati lui ôta sa place de flûteur au palais.