IV.

Le père de Benvenuto, le destinant au métier d'orfévre, qui tenait à l'art de la sculpture par la ciselure, le plaça bientôt après chez un charbonnier, père du fameux statuaire Bandinello. Mécontent de cet hôte avare et commun, il l'en retire presque aussitôt, et le garde chez lui jusqu'à quinze ans, sans lui enseigner autre chose que la flûte.

Il entre alors chez un fameux orfévre du nom de Marioni, comme ouvrier sans gages. Son génie naturel ayant trouvé là sa vraie voie, il déborda spontanément de facilité, de grâce et de force. «Cependant, dit-il, je ne manquai pas de me rendre agréable à mon père, en jouant pour lui tantôt de la flûte, tantôt du cor, ce qui lui arrachait des soupirs et des larmes.»

Banni de Florence par un arrêt du conseil des Huit, pour six mois, pour avoir porté secours à un de ses frères qui servait dans l'armée, il alla chercher fortune à Sienne chez un ancien ami de son père, M. Custeri; le cardinal de Médicis, depuis Clément VII, le voit, le reconnaît et l'envoie à Bologne pour étudier la grande orfévrerie artistique chez l'un, la flûte chez un autre. Il y gagna quelque argent et apprit à dessiner chez le fameux peintre Scipion Cavaletti. Son bannissement expiré, il revint à Florence et chez son père, désolé de son abandon de la flûte. Il finit cependant par le fléchir, et put obtenir de son père qu'on le laisserait aller dessiner chez un fameux bijoutier Henri Pierino.—Et moi aussi, lui dit son vieux père en le conduisant chez Pierino;

«Moi aussi, me répondit mon père, j'ai été un bon dessinateur; mais pour l'amour de moi, qui suis ton père, qui t'ai mis au monde, qui t'ai nourri, élevé dans les arts et dans tous les principes de la vertu, ne voudras-tu pas, mon cher fils, prendre quelquefois ton cor et ta flûte, pour me récompenser de toutes mes peines, et charmer les derniers instants de ma vie? Très-volontiers, lui dis-je. Hé bien, voilà, reprit-il, mon cher fils, comme je veux que tu me venges de tous mes ennemis!»

V.

Son frère lui ayant dérobé ses habits pendant qu'il était absent, il s'indigna et partit sans dessein pour Pise. Il y arriva sans argent, mais déjà riche par le progrès qu'il avait fait à Florence dans l'orfévrerie et dans les lettres; il ne doutait de rien; la Providence servit le hasard.

«Je m'arrêtai, dit-il, près du pont du Milieu, vis-à-vis la boutique d'un orfévre, pour contempler son travail. Bientôt il me demanda qui j'étais, et quelle était ma profession. Je lui dis que j'étais garçon orfévre. Hé bien, me répondit-il, entrez dans ma boutique et travaillez avec moi; je vois à votre mine que vous êtes un honnête garçon. Il me mit aussitôt de l'or et de l'argent entre les mains, et, quand la journée fut finie, il me conduisit à sa maison, où il vivait honnêtement avec une femme fort belle et ses enfants. Songeant au chagrin que ma fuite pourrait causer à mon père, je lui écrivis que j'étais placé chez un homme de bien, qui s'appelait maître Olivier della Chiostra; que nous faisions de fort belles pièces d'orfévrerie; qu'il fût bien tranquille, parce que mes progrès dans mon état lui seraient un jour honorables et utiles. J'eus bientôt sa réponse: «Mon cher fils, me disait-il, l'amour que je te porte est si grand qu'il me semble avoir perdu la lumière depuis que je ne te vois plus, et que je ne puis te donner mes instructions ordinaires; mais mon honneur, qui est ce que j'ai de plus cher au monde, m'empêche de me rendre auprès de toi.» Sa lettre tomba entre les mains de mon maître, qui la lut secrètement, et qui me l'avoua ensuite, en me disant: «Mon cher Benvenuto, votre air ne m'a pas trompé, et j'en suis convaincu par la lettre de votre père, qui me paraît un bien honnête homme. Ainsi regardez-vous dans ma maison comme dans la sienne.»

Étant à Pise, j'allai visiter le Campo Santo[5]. J'y trouvai, ainsi qu'en d'autres endroits de la ville, des antiques que j'allais copier dans mes heures de loisir; et mon maître, qui venait souvent me visiter dans ma chambre, prenait tant de plaisir à voir que mon temps était bien employé, qu'il me regardait comme son propre fils.

Pendant l'année que je restai avec lui, mes progrès furent si rapides, et je fis de si beaux ouvrages, que je voulus me mettre en état d'en faire encore de plus beaux. Cependant mon père m'écrivait des lettres à me fendre le cœur; il me priait de retourner auprès de lui, et me recommandait surtout de ne pas négliger de jouer de la flûte, talent qu'il m'avait donné avec tant de peine. C'est là ce qui me faisait perdre l'envie de contenter ses désirs, tant j'avais en horreur ce maudit flûter. Je crus être en paradis cette année entière que je passai à Pise, où il ne me vint jamais en fantaisie d'en jouer une seule fois. À la fin de l'an, mon maître eut besoin d'aller à Florence, pour y vendre des balayures d'or et d'argent qu'il avait amassées; et, comme le mauvais air de Pise m'avait donné la fièvre, je l'y accompagnai. Mon père ne cessait de le prier de ne point me ramener à Pise. Je restai auprès de lui environ deux mois, malade, obligé de garder le lit. Il me prodigua de si tendres soins que je guéris enfin. Il me répétait sans cesse, en me tâtant le pouls, car il s'entendait un peu en médecine, qu'il lui semblait que je ne serais jamais en assez bonne santé pour m'entendre jouer de la flûte; et, quand mon pouls ne répondait pas à ses désirs, il me quittait en versant des larmes; si bien qu'un jour, désespéré de son chagrin, je priai une de mes sœurs de m'apporter ma flûte, persuadé que, le jeu de cet instrument étant peu fatigant, je n'en serais pas plus malade. J'en jouai si parfaitement que mon père, arrivant à l'improviste, me bénit mille fois, m'assurant que j'avais fait de grands progrès pendant mon absence, et me conjurant de continuer, de ne pas négliger un si beau talent. Quand je fus guéri, j'allai travailler chez mon ancien maître, l'orfévre Marcone; il me donnait assez à gagner, et j'aidais toute ma famille.