Dans ce temps-là arriva à Florence un sculpteur appelé Pierre Torrigiani[6], venant d'Angleterre, où il était resté plusieurs années. Il était fort lié avec mon maître, et le visitait tous les jours. Lorsqu'il vit mes dessins et mes ouvrages: Étant venu à Florence, me dit-il, pour engager de jeunes artistes, et votre manière de travailler étant plus d'un sculpteur que d'un orfévre, venez m'aider à faire de grands ouvrages de bronze, que le roi d'Angleterre m'a commandés, et votre fortune sera bientôt faite. Cet homme était de belle taille, fort avantageux; il avoit plus l'air d'un guerrier que d'un artiste. Sa voix était éclatante, ses gestes hardis; il fronçait les sourcils à faire peur, et il nous parlait tous les jours des manières libres avec lesquelles il traitait ces ignorants d'Anglais.

À ce propos, on vint à parler de Michel-Ange Buonaroti; et ce qui en fut le motif, ce fut un dessin que j'avais fait sur un carton de cet homme divin.

Ce carton fut le premier ouvrage où il fit voir son admirable talent. Le grand Léonard de Vinci en faisait un autre de son côté, et les deux compositions devaient orner le palais de la Seigneurie. Elles représentaient la ville de Pise assiégée par les Florentins: celui de Léonard offrait un combat de cavalerie, divinement travaillé, et celui de Michel-Ange un grand nombre de fantassins qui se baignaient dans l'Arno, et qui, au cri d'alerte, couraient aux armes, à demi nus, avec de si beaux gestes et de si belles postures, que ni les anciens, ni les modernes n'avaient jusque-là rien imaginé qui pût l'égaler. Ces deux cartons restèrent, l'un dans le palais Médicis, et l'autre dans la galerie du Pape. Tant qu'ils furent exposés, ils furent l'école de tous les artistes du monde. Cet ouvrage fut cause que le divin Michel-Ange fut chargé de faire la grande chapelle du pape Jules, dont il n'acheva que la moitié, son talent, depuis, ne pouvant répondre à celui de ses premières études.

Mais retournons à Torrigiani, qui, mon dessin à la main, parla de la sorte: Nous allions, Michel-Ange et moi, dessiner, encore enfants l'un et l'autre, à l'église del Carmine dans la chapelle de Mazaccio[7]. Il se plaisait à se moquer de tous ceux qui travaillaient avec lui. Un jour mon tour étant venu d'être le sujet de ses plaisanteries, je me mis si fort en colère, et je lui donnai un coup de poing si serré sur la figure, que je sentis l'os et les tendons de son nez fléchir sous ma main, comme un cornet, et qu'il en restera marqué toute sa vie[8]. Ces paroles me donnèrent tant d'aversion pour ce Torrigiani, à cause de l'admiration que j'avais pour Michel-Ange, que, bien loin d'avoir le désir de le suivre en Angleterre, je ne pouvais souffrir de le voir.

Je ne cessai, à Florence, de m'appliquer à la manière de ce grand maître, et je ne m'en suis jamais écarté. J'étais alors lié de la plus étroite amitié avec un jeune homme de mon âge, qui était garçon orfévre, et s'appelait François, fils de Philippe, Fra Philippi, très-excellent peintre. Nous ne nous quittions jamais ni nuit ni jour. Sa maison était remplie de belles études faites par son père, et de plusieurs livres de dessins d'après l'antique, que nous y copiions. Cette occupation dura deux ans. Dans ce temps-là, j'achevai un ouvrage d'argent en bas-relief, grand comme la main d'un enfant. Il servait à fermer la ceinture d'un homme, selon l'usage d'alors. J'y avais gravé des feuillages faits à l'antique, avec de petits amours et d'autres ornements. Cet ouvrage, que je fabriquai dans l'atelier d'un certain François Salimberi, me donna une grande réputation; et comme la fureur qu'avait mon père de me faire jouer de la flûte m'avait mis en colère contre lui, je dis un jour à un jeune homme de mes amis, nommé Jean-Baptiste dit le Tasse, graveur en bois: Tu as plus de langue que de cœur. Oui, me dit-il, je suis également fort en courroux contre ma mère; et si j'avais de l'argent, j'irais à Rome, et j'abandonnerais ma boutique. À cela ne tienne, lui répondis-je; j'ai assez d'argent pour toi et pour moi. Pendant cet entretien, nous nous trouvâmes tous les deux à la porte Saint-Pierre, sans nous en être aperçus. Tiens, dis-je au Tasse, c'est Dieu qui nous a conduits à cette porte qui mène à Rome! Il me semble que j'ai déjà fait la moitié du chemin. D'accord sur ce point, nous nous disions en marchant: Que vont dire, ce soir, nos vieux parents? Nous nous jurâmes alors de ne plus parler d'eux que nous ne fussions à Rome; et attachant nos tabliers derrière le dos, nous arrivâmes à Sienne sans ouvrir la bouche. Quand nous y fûmes, mon compagnon de voyage me dit qu'il s'était fait mal au pied, et me pria de lui prêter un peu d'argent pour retourner à Florence: il ne m'en reste pas assez, lui dis-je, pour continuer ma route, et je t'engage à me suivre. Si tu as mal au pied, nous trouverons un cheval, et alors tu n'auras plus d'excuse pour retourner à Florence.

Ayant donc loué un cheval, je repris mon chemin vers Rome. Le Tasse, me voyant résolu, ne cessait de murmurer, et me suivait en boitant et à pas fort lents. Enfin, lorsque je fus sorti de Sienne, j'eus pitié de lui; je l'attendis et je le mis en croupe sur mon cheval, en lui disant: Nos amis se seraient trop moqués de nous si, partis pour Rome, nous n'avions pu aller au-delà de Sienne. Tu dis la vérité, me répondit-il; et comme il était fort gai, il se mit à rire et à chanter; et en riant et en chantant, nous arrivâmes à Rome.

J'avais alors dix-neuf ans commencés avec le siècle. Je me mis aussitôt en boutique, chez un maître dont le nom était le Firenzole de Lombardie, orfévre fort habile. Lui ayant montré quelques modèles que j'avais faits à Florence, chez Salimberi, mon travail lui fut agréable, et il dit à un garçon qu'il avait avec lui, comme moi Florentin, appelé Gianotto Gianotti: Il est de ces Florentins qui savent, et toi de ceux qui ne savent pas! Alors je reconnus Gianotto, et je voulus l'embrasser, parce que nous avions longtemps vécu et travaillé ensemble à Florence; mais il fut si piqué des paroles de son maître, qu'il dit qu'il ne me connaissait pas.

Gianotto, lui répondis-je, rempli d'indignation, peu m'importe que tu me reconnaisses ou non. J'espère que mon travail n'aura pas besoin de toi pour témoigner qui je suis. À ces paroles, le maître, qui était un homme franc et loyal, se tournant vers Gianotto: N'as-tu pas honte, lui dit-il, de renier ton camarade? Et me regardant ensuite: Entre dans ma boutique, ajouta-t-il, et fais-moi voir ce que tu dis être en état de faire; et en même temps il me chargea d'un bel ouvrage d'argent, commandé par un cardinal. C'était un petit coffre, d'après le dessin de celui de porphyre qui est devant la porte de la Rotonde: je l'enrichis de si belles figures que mon maître le vantait partout comme une pièce qui faisait beaucoup d'honneur à sa boutique. Il devait servir de socle à une salière pour la table du cardinal. Cet ouvrage fut le premier qui m'apporta quelque profit à Rome. Une partie de mon gain fut envoyée à mon père, et l'autre me servit à vivre libre, pour pouvoir dessiner des morceaux d'antiquité, jusqu'à ce que, ma bourse étant vide, je fus obligé de me remettre en boutique pour me procurer un nouveau gain.

Mon compagnon Baptiste retourna bientôt à Florence; et quand j'eus achevé des ouvrages qu'on m'avait donnés à faire, j'eus la fantaisie de changer de maître, et je m'engageai avec un certain Milanais appelé maître Pagalo Arsago. Firenzola eut à ce sujet une grande querelle avec lui, et lui tint, en ma présence, mille propos injurieux; mais je pris sa défense, en disant que j'étais né libre, que je voulais vivre de même, et travailler chez qui je voudrais, pourvu que je ne fisse tort à personne; que je m'étais d'ailleurs acquitté avec lui.

Arsago ajouta qu'il ne m'avait point appelé, et que je pouvais rester où il me plairait. Fort bien, dit Firenzola, je ne lui demande rien; mais que je ne le voie de ma vie. Alors je lui demandai de l'argent qu'il me devait: mais sa réponse fut de se moquer de moi. Hé bien, sachez, lui dis-je, que si j'ai su me servir de mes outils pour faire les ouvrages que vous m'avez commandés, je saurai me servir de mon épée pour me les faire payer. Ces paroles furent entendues par Antoine de Saint-Marin, le premier orfévre de Rome. Il écouta mes raisons, prit ma défense, et me fit payer. La querelle fut assez vive, car Firenzola était un ferrailleur; mais j'avais pour moi la justice, appuyée par mon courage. Nous fûmes amis depuis, et je fus parrain de l'un de ses enfants.