Je gagnai beaucoup d'argent avec Arsago, et j'en envoyais toujours une partie à mon père. Au bout de deux ans, je retournai à Florence à sa prière, et je me plaçai de nouveau chez Salimberi, auprès duquel je faisais bien mes affaires. Je repris mes liaisons avec François di Philippo; car ma maudite flûte me laissait toujours quelques moments de nuit et de jour pour dessiner. Je fis dans ce temps-là une boucle d'argent qui fermait une ceinture large de trois doigts, dont se paraient les nouvelles mariées. Elle était ornée de petites figures à demi-relief; et quoiqu'elle me fût mal payée, l'honneur que me fit cet ouvrage fut au-dessus du prix de sa façon.
VI.
Le dominicain Savonarola, ennemi des Médicis, et cherchant la faveur du peuple, le fit condamner et bannir de nouveau pour une rixe où il avait joué du poignard contre une bande de jeunes Florentins. Il partit pour Rome sans argent et sans recommandation, avec son courage, son talent déjà divin et sa verve d'artiste pour tout avenir. Arrivé à Rome au moment du conclave qui venait d'élever à la papauté Clément VII, il y entra comme apprenti dans la boutique du fameux orfévre nommé Santi. Santi venait de mourir, laissant son atelier à son fils; son premier ouvrier, nommé Lucagnolo, gouvernait la maison. Benvenuto commença par travailler pour un évêque espagnol, mais son ambition, qui grandissait avec son talent, continuait toujours au-delà de sa fortune. Il osa s'introduire dans la Farnisina, charmant palais de plaisance que les Chigi, fameux banquiers romains, faisaient construire et décorer par Raphaël.
J'y copiais, dit-il, pour me former la main et le goût, les chefs-d'œuvre de l'histoire de Galatée dont Raphaël embellissait les murailles. La femme de Sigismond Chigi, qui était fort belle et fort aimable, me voyant souvent dans sa maison, s'approcha un jour de moi, et, me regardant dessiner, me demanda si j'étais peintre ou sculpteur. Je suis orfévre, lui dis-je. Oh! c'est trop bien pour un orfévre, me répondit-elle; et, s'étant fait apporter par sa femme de chambre un lis composé de magnifiques diamants montés sur or, elle me le montra et voulut me le faire estimer. Je lui dis qu'il valait huit cents écus. Vous l'avez fort bien estimé, me dit-elle; auriez-vous le courage de me monter ces diamants d'une manière plus nouvelle? Volontiers, madame, lui répondis-je; et sur-le-champ je lui en fis un petit dessin, et je le fis d'autant mieux, que je prenais plaisir à m'entretenir avec une si belle et si aimable personne.
Comme je l'achevais, survint une belle Romaine, qui lui demanda ce qu'elle faisait. Je me plais, répondit Mme Chigi, à regarder dessiner ce jeune homme, qui est aussi bon qu'il est beau.
Ces paroles me firent un peu rougir, mais me donnèrent la hardiesse de dire que, quel que je fusse, je serais toujours prêt à la servir. Alors elle me donna son lis de diamants, avec deux écus d'or, en me recommandant de lui garder le vieux or sur lequel ils étaient montés. Si j'étais ce jeune homme, dit la dame romaine, je me sauverais avec ce trésor. Mais Mme Chigi lui répondit que rarement les vertus habitaient avec les vices, et que, si je faisais pareille chose, je démentirais le visage d'honnête homme que j'avais; ensuite, prenant sous le bras son amie: Adieu, me dit-elle avec un aimable sourire; adieu, Benvenuto!
Je restai encore quelques moments chez M. Chigi, pour terminer un dessin de la figure de Jupiter d'après Raphaël; ensuite je partis pour travailler à un petit modèle de cire, pour le lis de Mme Porcie, c'était son nom, que j'allai bientôt lui faire voir. La belle Romaine était avec elle; elles furent toutes deux parfaitement contentes de mon ouvrage, et je leur promis de faire encore mieux, tant leurs éloges flattèrent mon cœur; de sorte que le lis fut monté en douze jours, et, avec les ornements dont je l'entourai, les brillants parurent infiniment plus beaux.
Pendant que j'y travaillais, Lucagnolo, dont je viens de parler, se moquait de moi, et me disait que je gagnerais beaucoup plus à faire de beaux vases d'argent; je lui soutenais le contraire. Hé bien, tu verras, me dit-il: nous avons commencé en même temps; toi ton joyau, et moi mon vase d'argent; ils seront achevés à peu près au même moment, tu verras lequel nous donnera plus de profit. Je suis bien aise, lui dis-je, de faire cette épreuve avec un aussi habile homme que toi, et tu jugeras qui se trompe de nous deux. À ces mots nous nous mîmes au travail à l'envi l'un de l'autre.
Lucagnolo termina en même temps que moi son grand vase pour le pape, où il mettait, étant à table, le superflu de son assiette, meuble plus fait pour la magnificence que pour la nécessité. Le vase avait deux anses ornées de figures et de feuillages, parfaitement travaillés, et c'était le plus beau que j'eusse encore vu.
Hé bien, me dit alors Lucagnolo, conviens-tu que j'avais raison? Nous verrons bientôt qui aura le plus gagné; et il porta son vase au pape, qui lui fit payer le prix que méritent ces sortes d'ouvrages, dont Lucagnolo parut fort satisfait. Moi, je portai mon lis à l'aimable Chigi, qui en fut émerveillée, et me dit que j'avais surpassé tout ce que j'avais promis; en ajoutant que je pouvais demander tout ce que je voudrais; que, me donnât-elle un château, ce qui était au-dessus de son pouvoir, elle croirait ne pas assez payer mon travail. Tout ce que j'exige, lui répondis-je en riant, c'est que vous soyez contente de moi. Se tournant alors vers son amie: Vous voyez, dit-elle, que j'avais bien jugé ce jeune homme. Mon cher Benvenuto, ajouta-t-elle, avez-vous ouï dire que, lorsque le pauvre donne au riche, le diable rit? Hé bien, Madame, je veux voir comment il fait quand il rit. Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire ce plaisir. Retourné à ma boutique, je vis Lucagnolo avec un gros sac d'argent que son vase avait produit: Nous verrons, me dit-il, en me le montrant, si ton joyau t'en produira autant.—Patience, lui répondis-je, donne-moi deux jours seulement.