Le lendemain, l'intendant de Mme Chigi m'apporta de sa part une bourse pleine d'or, en me disant, entre autres choses agréables, qu'elle ne voulait pas que le diable pût en rire; que ce qu'elle m'envoyait n'était pas l'entier payement de mon ouvrage. Lucagnolo, impatient de savoir ce que j'avais reçu, en présence de ses garçons et d'autres voisins qui étaient curieux de voir la fin de notre contestation, prit son sac avec un sourire moqueur, et le versant avec grand bruit sur l'atelier, nous fit voir vingt-cinq écus de monnaie: moi qui étais piqué des cris d'étonnement de la compagnie, et de ses mauvaises plaisanteries, j'entr'ouvris mon sac; et, voyant qu'il était rempli d'or, les yeux baissés, sans dire mot, je le soulevai en l'air avec deux mains; et le faisant bruire comme la trémie d'un moulin, j'en fis sortir en or la moitié plus d'argent que lui; de sorte que ceux qui d'avance se moquaient de moi se mirent à crier: Lucagnolo, la monnaie de Benvenuto est plus belle que la tienne! Je crus que celui-ci en mourrait de honte et de jalousie; et quoiqu'il lui revînt le tiers de cet argent, comme maître de la boutique, cette dernière passion fit plus d'effet sur lui que l'avarice. Hé bien, dit-il, puisque l'on gagne tant à faire de ces bêtises, je ne veux plus faire autre chose.—Il te sera plus difficile, lui répondis-je en colère, de faire de ces choses, qu'à moi des vases comme les tiens, et je te le ferai voir. Tous les témoins de cette scène lui donnèrent tort à haute voix, le regardant comme un grossier qu'il était, et faisant l'éloge de ma franchise.

VII.

Le lendemain, j'allai remercier Mme Chigi, et je lui dis que, loin de faire rire le diable, elle l'avait fait renier Dieu une seconde fois; ce qui fut entre nous un sujet de plaisanterie. Elle me donna ensuite d'autres ouvrages, et nous nous quittâmes fort contents l'un de l'autre.

Mécontent de Lucagnolo, il travailla chez un autre maître à son profit personnel. Son goût pour la flûte lui procura un apprenti et l'occasion d'un heureux mariage.

Quand j'étais occupé de mon vase, j'avais pris, malgré moi, un jeune apprenti pour faire plaisir à des amis. Il avait quatorze ans, et se nommait Paulin. Il était fils d'un Romain qui vivait de ses rentes. C'était le plus beau et le plus honnête enfant que l'on pût voir. Pour faire épanouir sa charmante figure un peu mélancolique, je jouais souvent de la flûte. Il y prenait tant de plaisir, et son visage alors s'embellissait de tant de charmes, qu'il surpassait tout ce que les Grecs racontent de leurs divinités. Il avait une sœur nommée Faustine, aussi belle que lui. Leur père, qui, je crois, aurait voulu me faire son gendre, me menait souvent avec eux à sa campagne, où, pour les amuser, je jouais de la flûte plus que je ne faisais auparavant.

Dans ce temps-là, un musicien de la chapelle du pape, Jean Jacomo de Césène, me fit prier par Laurent, trombone de Lucques, de vouloir l'aider à exécuter quelques morceaux choisis, le jour de la fête de Sa Sainteté. Quoique j'eusse le plus ardent désir de finir mon vase, je promis néanmoins de le contenter, tant pour mon propre plaisir que pour tenir parole à mon père. Nous nous y préparâmes huit jours à l'avance; et le 1er août, pendant que le pape dînait, nous exécutâmes ces morceaux de choix qui lui plurent tellement qu'il avoua n'avoir jamais entendu de si belle musique. Il demanda à J. Jacomo où il avait trouvé un si excellent joueur de flûte. Celui-ci lui dit mon nom: c'est donc le fils de maître Jean Cellini, répondit le pape? Et alors, sachant qui j'étais, il voulut m'avoir à son service. Je doute qu'il veuille y consentir, reprit J. Jacomo: il est orfévre, et il travaille admirablement dans son art; ce qui lui vaut mieux que d'être musicien. Je le veux encore davantage, dit le pape, puisqu'il a ce talent de plus. Je lui donnerai les mêmes gages qu'à vous, et je le ferai travailler pour moi de son autre métier. À ces mots, il tendit la main, et lui donna une bourse de cent écus d'or, en lui recommandant de m'en donner ma part.

Jacomo vint à nous, et nous répéta de point en point ce que le pape lui avait dit; ensuite il partagea, entre huit que nous étions, les cent écus d'or, en me disant qu'il allait m'inscrire dans leur compagnie. Laissez passer aujourd'hui, lui dis-je; demain vous aurez ma réponse.

Je réfléchissais sur cette proposition qui, étant acceptée, contrariait infiniment mon goût pour mon métier. La nuit suivante, mon père m'apparut en songe; il me disait avec des larmes pleines de tendresse: Au nom de Dieu, mon fils, entre dans la musique du pape! et il me semblait que je lui répondais: Mon cher père, cela m'est impossible. Alors il prit une figure terrible, en ajoutant: Choisis donc entre ma malédiction paternelle et ma bénédiction.

M'étant éveillé, je fus si effrayé que je courus me faire inscrire dans les musiciens de Sa Sainteté. Depuis, j'écrivis mon songe à mon père, qui faillit en mourir de joie, et qui, quelque temps après, me fit savoir qu'il avait fait un songe tout semblable. D'après cette satisfaction que je lui avais donnée, il me semblait que tout dût me réussir; et je m'occupai du vase que j'avais commencé pour l'évêque de Salamanque.

C'était un homme fort riche et fort magnifique, mais difficile à contenter. Il envoyait tous les jours savoir ce que je faisais; et lorsque celui qu'il envoyait ne me trouvait point à la maison, il venait lui-même fort en colère me menacer de m'ôter son vase et de le donner à un autre. C'était ma maudite flûte qui était la cause de ces retards; mais je travaillai nuit et jour, et je fus bientôt en état de le lui montrer; ce dont je me repentis ensuite, tant il avait la rage de le voir achevé. J'en vins à bout dans trois mois, et je l'ornai de figures et de feuillages si bien imités qu'il n'y avait qu'à admirer. Je l'envoyai à Lucagnolo pour le lui faire voir, par le jeune Paulin, qui lui dit avec beaucoup de grâce: M. Lucagnolo, Benvenuto vous envoie ce qu'il avait promis de faire, et il attend que vous lui montriez quelques-unes de ces bêtises que vous avez promis de faire de votre côté. Lucagnolo le prit par la main, le regarda beaucoup, et lui répondit: Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un fort habile homme, et que je le prie de tout oublier, et de vouloir être mon ami!