Paulin s'acquitta parfaitement de son ambassade, et je fis porter le vase à l'évêque, qui voulut le faire estimer. Lucagnolo, qu'il consulta, surpassa les éloges que j'attendais de lui; et le prélat, en prenant le vase, dit à l'Espagnol: Je jure Dieu que je veux être autant de temps à le payer qu'il en a mis à le faire.

Je fus très-mécontent de ces paroles, et je maudis toute l'Espagne et tous ceux qui lui voulaient du bien. Parmi les ornements de ce vase, il y avait un couvercle subtilement travaillé, qui, par le moyen d'un ressort, se tenait debout sur son ouverture. Monseigneur le faisant voir un jour, par vanité, à ses Espagnols, l'un d'eux, en son absence, le mania si grossièrement qu'il cassa le ressort. Honteux de sa sottise, il pria le maître d'hôtel de me l'apporter pour le raccommoder sur-le-champ, de manière que l'évêque ne s'en aperçût pas; ce que je fis en quelques heures. Celui qui me l'avait apporté vint tout en sueur pour le reprendre, disant que son maître l'avait demandé pour le montrer à quelques personnes. Vite, vite, donnez-le-moi, me disait-il, en me laissant à peine le temps de parler. Moi qui voulais ne pas le rendre, je lui répondis que je n'étais point pressé. Ces mots le mirent tellement en fureur qu'il mit la main à son épée; je pris une arme de mon côté, en disant hardiment à cet homme que ce vase ne sortirait point de ma boutique qu'il ne fût payé, et qu'il allât le dire à son maître. Ne pouvant rien obtenir par la force, il eut recours aux supplications, en me certifiant qu'il m'en apporterait le prix le plus tôt possible; mais je fus inébranlable. À la fin, il me menaça de venir avec tant d'Espagnols qu'il aurait raison de moi, et me quitta en courant.

Moi qui craignais quelque mauvais coup de la part de ces gens-là, je résolus de me défendre, et je mis mon arquebuse en état; ils refusent, me disais-je, de me donner le prix de mon travail, et ils veulent encore ma vie!

Je vis bientôt venir plusieurs Espagnols avec cet homme à leur tête, fiers comme ils le sont tous, et qui leur criait d'entrer de force chez moi; mais je leur montrai la bouche de mon canon prêt à faire feu, en les traitant de voleurs et d'assassins, et en leur disant que le premier qui s'approcherait était mort: ce qui fit tellement peur à leur chef qu'il piqua de l'éperon un genêt d'Espagne sur lequel il était monté, et qu'il prit la fuite à toute bride.

Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes romains qui passaient criaient: Tuez, tuez ces scélérats, et nous vous aiderons! Ces paroles effrayèrent tellement le reste de la troupe, qu'elle suivit l'exemple du majordome.

Ils racontèrent à Monseigneur tout ce qui s'était passé; et celui-ci leur répondit avec son arrogance ordinaire, qu'ils avaient mal fait de se porter à cet excès; mais que, puisqu'ils avaient commencé, ils auraient dû finir. Il me fit dire ensuite de lui porter son vase, et qu'il me le payerait bien, sinon qu'il me ferait donner sur les oreilles. Ses menaces ne m'épouvantèrent point, et ma réponse fut que j'allais en instruire le pape. Sa colère et mes craintes étant passées, je lui portai son vase, sur la parole de quelques gentilshommes, et avec la certitude qu'il me serait payé. Cependant je me munis d'un poignard et de ma cotte de mailles.

J'entrai chez Monseigneur, suivi du jeune Paulin qui portait le vase: il avait fait mettre tous ses gens en haie sur notre passage, et il nous fallut traverser cette espèce de zodiaque, où l'un représentait le Lion, l'autre le Scorpion, l'autre le Cancer, pour arriver jusqu'à lui. Comme Espagnol qu'il était, il me balbutia encore quelques paroles impertinentes; mais je le regardai en levant la tête, et sans lui répondre un mot, ce qui redoubla son courroux. Alors, m'ayant fait apporter du papier: Écrivez de votre main, me dit-il, que vous avez reçu le prix du vase, et que vous êtes content. Volontiers, lui répondis-je, quand je serai payé. À ces mots, sa fureur s'exhala encore en menaces, mais enfin il me satisfit; je lui donnai un billet signé de ma main, et je le quittai. Le pape Clément, qui avait vu mon vase, rit beaucoup de cette scène qui lui fut rapportée, et déclara hautement qu'il me voulait beaucoup de bien; ce qui rabattit beaucoup la fierté de mon Espagnol. Il voulut alors se réconcilier avec moi, en m'envoyant le peintre dont j'ai parlé, et me promettant d'autres ouvrages à lui faire; mais je lui dis que je travaillerais volontiers pour lui, à condition qu'il me payerait d'avance. Ces choses furent encore redites au pape, qui en étouffa de rire avec le cardinal Cibo, auquel il raconta notre querelle; et se tournant ensuite vers son ministre, il lui recommanda de me faire travailler pour le palais. Le cardinal voulut que je lui fisse un vase plus grand que celui de l'évêque. Les cardinaux Cornaro, Ridolfi, Salviati et plusieurs autres me donnèrent aussi leur pratique, et je gagnais tout ce que je voulais. Mme Chigi me conseilla dans ce temps-là d'avoir une boutique à moi seul. Cette aimable dame me faisait toujours faire quelque chose pour elle, et son amitié me donna quelque renom parmi le monde.

Chacune de ces pages de Cellini est attendrie par un de ces retours de cœur vers son vieux père, qui montrent en lui une tendresse égale à sa fougue.

La peste se déclare à Rome; il emploie ces jours de deuil et de loisir forcés à des fouilles et à des imitations de l'antique. Les grands artistes se réunissent pour fêter, dans une orgie peu décente, la fin de la maladie. Michel-Ange, que ses années devaient rendre plus sage, les convie à une véritable orgie, qui donne une idée des mœurs licencieuses de l'époque.

La peste avait cessé dans Rome, et tous ceux qu'elle avait épargnés se félicitaient, s'embrassaient; ce qui fut l'origine d'une société d'artistes les plus renommés de la ville, dont Michel-Ange fut le fondateur. Cet homme était le premier de son état; mais il aimait le plaisir et la joie: c'était le plus vieux par les années, et le plus jeune par la gaieté. Nous nous trouvions ensemble au moins deux fois la semaine. Le peintre Jules Romain, et Jean Francisco, disciple de Raphaël, étaient de nos amis. Un jour, nous trouvant assemblés, nous convînmes de nous réunir le dimanche suivant dans la maison de Michel-Ange, pour y célébrer un grand festin. Il fut dit que chacun y mènerait sa corneille[9], et que celui qui manquerait à cette obligation payerait un bon dîner; il fallait s'en pourvoir d'une, si l'on n'en avait point, pour ne pas payer cette amende. Je comptais y mener une certaine Penthésilée, fort belle fille, qui m'aimait beaucoup; mais je fus obligé de la céder à Bacchiacca, mon ami intime, qui était fort épris d'elle; ce qui m'attira de la part de cette fille, piquée de ce que je l'avais cédée avec tant de légèreté, une vengeance dont je parlerai en son lieu.