Cependant l'heure du repas approchait, chacun était pourvu de sa corneille, et je n'en avais point; ce qui me tenait à cœur, c'était de me faire accompagner dans cette brillante société par quelque corneille qui ne me déshonorât point à ses yeux. J'imaginai une plaisanterie qui devait augmenter la joie du festin, et je fis choix d'un jeune garçon de seize ans, fils d'un ouvrier en laiton, mon voisin, qui avait le teint le plus vermeil, et dont la figure surpassait celle d'Antinoüs, tellement qu'il m'avait souvent servi de modèle. Ce jeune homme n'était connu de personne, était ordinairement mal vêtu, et sortait peu de sa maison, s'appliquant continuellement à l'étude du latin.

Je le fis appeler et consentir à prendre des habits de femme, que j'avais fait préparer tout exprès, et qui lui allèrent à merveille. J'ornai son cou, ses oreilles et ses doigts des plus beaux joyaux que j'eusse dans mes armoires; et, le tirant par une oreille, je l'amenai devant un grand miroir. Diego, il se nommait ainsi, s'écria en se voyant si beau: Oh Dieu! est-ce bien moi que je vois? Toi-même, lui répondis-je. Je ne t'ai jamais demandé aucune complaisance; mais je veux du moins que tu m'accordes celle-ci, qui est que tu viennes avec moi dans une société honnête, dont je t'ai souvent parlé, habillé comme tu l'es maintenant. Ce jeune homme vertueux et sage baissa les yeux, et garda un moment le silence; puis il me dit avec assurance: Je le veux bien, marchons! Je le couvris d'un grand voile qui s'appelle à Rome un manteau d'été, et nous allâmes au rendez-vous. Dès qu'on nous aperçut, tout le monde nous vint au-devant; Michel-Ange était entre Jules et Jean Francisco. Quand j'eus soulevé le voile de Diego, Michel-Ange, qui était facétieux, mit ses mains, l'une sur celui-ci, et l'autre sur celui-là, leur fit courber la tête, et, se mettant à genoux lui-même: Miséricorde! s'écria-t-il, faites venir tout le monde; voilà, voilà un ange qui descend du paradis! quoiqu'on les fasse tous masculins, il est aussi, vous le voyez, des anges femelles. Belle Angeline! sauve-moi, bénis-moi! Quand il eut achevé ses folies, cette belle créature leva la main, et lui donna une bénédiction papale. Alors Michel-Ange s'étant redressé: On baise, dit-il, les pieds au pape; mais on baise les joues aux anges. Diego rougit beaucoup, et sa beauté s'accrut d'une façon merveilleuse. Étant entrés dans le salon, nous y trouvâmes plusieurs sonnets[10] que chacun de nous avait faits et envoyés à Michel-Ange; il les lut tous les uns après les autres, et sa manière de les lire les fit paraître plus beaux. Il se passa encore d'autres particularités sur lesquelles je ne m'étendrai point; je dirai seulement que l'admirable Jules Romain, en regardant l'un de nous qui était près de lui, plus occupé que les autres des beautés qu'il avait devant les yeux, se tourna vers Michel-Ange, et lui dit: Mon cher Michel-Ange, votre nom de corneille est bien appliqué à ces dames, quoiqu'elles soient moins belles que le beau paon qui se déploie devant elles. La table étant servie, Jules voulut nous assigner à chacun notre place, et me donner celle du milieu, parce que je la méritais.

Derrière les dames était un espalier de jasmins naturels, qui faisait tellement ressortir leur beauté, et surtout celle de Diego, qu'il m'est impossible de l'exprimer; c'est ainsi que nous fîmes la meilleure chère du monde. Après le repas, on fit un peu de musique dans laquelle mon charmant Diego demanda à faire sa partie, et il s'en acquitta si parfaitement que Jules et Michel-Ange ne riaient plus, mais en étaient dans une sorte d'extase. Après la musique, un certain Aurelio d'Ascoli, grand improvisateur, fit un magnifique éloge des femmes. Pendant qu'il chantait, deux d'entre elles, voisines de mon beau jeune homme, ne cessaient de babiller: l'une lui demandait depuis quand elle allait dans le monde? l'autre, depuis quand elle était à Rome, et avec moi? quelles étaient ses connaissances? et lui faisaient mille autres questions impertinentes. Elles soupçonnèrent alors qu'il était homme. Sur-le-champ tout le monde se mit à crier en éclatant de rire, et le fier Michel-Ange demanda la permission de me donner une pénitence; ce qui lui étant accordé, il dit à haute voix: Vive Benvenuto! vive Benvenuto! pour nous avoir agréablement trompés. Ainsi finit cette journée amusante.

Benvenuto trahi bientôt après par cette courtisane Penthésilée que Pulci, de Florence, lui avait enlevée, Benvenuto se bat contre Pulci et douze estafiers à cheval qui les accompagnaient. Jeune, fort, intrépide, il renverse une partie de cette escorte; Pulci, en caracolant devant la porte de Penthésilée, se casse la jambe, et meurt de sa blessure. Benvenuto est obligé de se cacher chez un seigneur napolitain, brave entre les braves.

VIII.

Cependant sa renommée de bravoure le fait rechercher par la grande famille des Colonna, amie des Médicis, à l'époque où le connétable de Bourbon vient assiéger Rome. Les bravi, espèce de héros volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape menacé accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante bravi enrégimentés et soldés par les Colonna. Instruit et exercé dans l'art, encore récent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans le château Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.

Le connétable de Bourbon était déjà aux portes de la ville. Nous nous portons, dit Benvenuto, au Campo Santo (cimetière), et de là nous vîmes l'armée du connétable qui faisait ses efforts pour pénétrer dans la ville de ce côté-là. Il avait déjà perdu plusieurs de ses gens, et le combat y était terrible. Je me tournai alors vers Alexandre, c'était le nom de Delbène, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y a pas de remède. Vous voyez que les uns montent d'un côté, et que ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effrayé, me répondit: Plût à Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque vous m'y avez amené, je veux faire un coup de ma façon: je tournai alors mon arquebuse vers l'endroit où le combat était le plus animé, et je visai un homme qui était plus élevé que les autres. J'ignore s'il était à pied ou à cheval, à cause de la fumée qui m'empêchait de distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite à Alexandre et aux deux autres d'apprêter leurs armes, et je les postai de manière qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Après que nous eûmes fait notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis un tumulte extraordinaire; c'est que le connétable était tombé sous nos coups, comme nous l'apprîmes dans la suite. Étant sortis de là, nous nous en allâmes à travers le Campo Santo, et l'église de Saint-Pierre; et, par le derrière de celle de Saint-Ange, nous arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à la porte du château. Là, Rienzo de Cerri et Laurent Baglioni tuaient tous ceux qui fuyaient devant les ennemis qui étaient déjà entrés dans Rome. Le capitaine du château voulant faire tomber la Sarrasine, nous eûmes le temps de nous y glisser tous les quatre.

Sur-le-champ le capitaine Pallone de Médicis s'empara de moi, parce que j'étais de la maison du pape, et me força de quitter Delbène: ce que je fis malgré moi. J'étais déjà dans le fort, lorsque le pape y entrait par le corridor du château; car il n'avait pas voulu partir plus tôt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les Impériaux osassent entrer dans Rome.

Bientôt je vis quelques pièces d'artillerie qui étaient sous la garde d'un bombardier de Florence, nommé Juliano. Il se désolait de voir, du haut des fortifications, sa pauvre maison saccagée, et sa femme et ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jeté sa mèche tout allumée par terre, et se déchirait la figure, en pleurant à chaudes larmes; ce que faisaient aussi les autres bombardiers. À l'aspect de ce désordre, j'appelai à mon aide quelques hommes moins alarmés que ceux-là: prenant ensuite une mèche à la main, je tournai la bouche de quelques pièces où il le fallait, et je mis à bas plusieurs soldats ennemis; sans cela, une partie de ceux qui étaient entrés dans la ville le matin se dirigeait vers le château, et il était possible qu'elle y eût pénétré. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les bénédictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient. Enfin, ce jour-là, je sauvai le château, et je vins à bout, par mon exemple, de remettre à l'ouvrage les bombardiers qui s'en éloignaient. Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nommé le seigneur Santa-Croce chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le soir, au moment où l'armée entrait dans Rome par le quartier des Transtéverins. La première opération qu'il fit fut de venir à moi, de me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pièces d'artillerie, qui furent placées sur le lieu le plus élevé qu'on appelle l'Ange. C'est une plate-forme qui fait le tour du château, d'où l'on voit Rome et les prés de revers. J'eus plusieurs bombardiers sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda de continuer comme j'avais commencé.

La nuit venue, et les ennemis entrés dans Rome, moi, qui ai toujours aimé les choses nouvelles, je me plaisais à considérer le désordre d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point où j'étais, beaucoup mieux que ceux qui étaient dans le château. Je fis jouer mes pièces de canon sans relâche pendant un mois entier que nous fûmes assiégés, et il m'arriva des choses dignes d'être racontées; mais j'en laisserai une partie pour n'être pas long, et ne pas trop m'éloigner de mon sujet principal.