Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour la porter au pape, que Nero[12] avait depuis entièrement tourné contre moi, en lui mettant mille soupçons dans la tête. Que me veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altérée.—Je vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, où il ne manque rien. Alors le pape, tranquillisé, me répondit: En ce cas, tu es bien-venu. Tandis qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure malheureuse en présence de celui qui m'avait accusé. Ensuite le pape, après m'avoir regardé plusieurs fois attentivement, se mit à rire de tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'être toujours honnête homme, comme je l'avais été jusqu'alors.»
X.
Dans son retour à Rome, Benvenuto eut une aventure.
Il devint éperdument épris de la fille d'une courtisane sicilienne. En apprenant le départ de cette fille pour son pays, il s'échappa comme un insensé de Rome pour la poursuivre. Arrivé à quelque distance de Naples, il la retrouve dans une hôtellerie et la perd de nouveau. C'est tout à fait une aventure d'Arioste, et qui, comme celle de ce poëte, n'a pas de suite dans la vie de ce héros. Mais cet amour de rencontre est agréablement raconté.
«En quittant Naples, je cachai mon argent sur mon dos, à cause des voleurs, qui ne sont point rares dans ce pays. À la Selciata, je me défendis contre eux avec beaucoup de courage, et je m'en débarrassai. Quelques jours après, ayant laissé Solosmeo au mont Cassin, j'allai dîner à l'hôtellerie des Adannani. Près de là, je voulus tirer quelques oiseaux avec mon arquebuse; un petit fer qui s'y trouvait me déchira la main droite; et, sans ressentir beaucoup de mal, ma main versait beaucoup de sang.
Étant entré dans l'hôtellerie, je montai dans une chambre où se trouvaient à table plusieurs gentilshommes, et une dame de la plus rare beauté. Derrière moi était un jeune domestique que j'avais, qui me suivait avec une pertuisane au bras. Cette arme, le sang que je versais, et notre accoutrement, leur firent une peur effroyable, d'autant plus que ce lieu était un nid à voleurs. Ils se levèrent de table, et me prièrent de leur prêter secours; mais je leur dis en riant qu'ils n'avaient rien à craindre, et que j'étais homme à pouvoir les défendre; que je leur demandais seulement leurs bons offices pour bander ma blessure. Cette belle dame m'offrit aussitôt son mouchoir brodé d'or; et, comme je le refusais, elle le déchira par le milieu, et voulut elle-même m'en envelopper la main. Nous dinâmes ensuite fort tranquillement. Après le dîner, nous montâmes à cheval, et nous voyageâmes de compagnie. La peur n'était pas encore passée; et ces messieurs, qui restaient en arrière, me prièrent de marcher à côté de leur dame. Je fis signe alors à mon valet de s'éloigner un peu de nous, et nous eûmes le temps et la facilité de nous dire de ces douceurs qu'on ne trouve point chez le marchand. C'est ainsi que je fis le voyage le plus agréable de ma vie.»
Avant d'aller en prison, il eut un différend, pour une bagatelle, avec un gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, et il voulut lui faire mettre les armes à la main. Celui-ci s'en plaignit au cardinal, qui lui répondit que, si Benvenuto le touchait, il lui ferait passer sa folie avec sa tête. Si l'on en croit le rapport que Pier Luigi fit au pape, Benvenuto, instruit de cette menace, tenait toujours son arquebuse prête pour tuer le cardinal, dont le palais était vis-à-vis de sa boutique. Un jour, le prélat étant à sa fenêtre, Benvenuto allait tirer sur lui, s'il ne s'était retiré; mais, ayant manqué son coup, il tira sur un pigeon qui couvait au haut du palais, et lui enleva la tête, chose difficile à croire; car il ne voyait que cela du corps de l'oiseau. «À présent, ajouta Pier Luigi, j'ai dit à Votre Sainteté ce que je voulais lui dire. Il pourrait bien, croyant avoir été injustement incarcéré, mettre aussi en danger les jours de Votre Sainteté. C'est un homme violent, emporté: lorsqu'il tua Pompeio, il lui porta deux coups de poignard, au milieu des dix soldats qui le gardaient, et se sauva, au grand mécontentement de tous les gens de bien.» Le gentilhomme appartenant au cardinal Santa-Fiore était présent quand Pier Luigi parla ainsi au pape, et lui confirma tout ce que son fils venait de lui dire. Le pape, gonflé de colère, ne prononça aucune parole.
«Il faut que je m'explique, dit Benvenuto, sur cette calomnie de M. Pier Luigi. Ce gentilhomme du cardinal Santa Fiore vint un jour à ma boutique, et m'apporta un petit anneau d'or couvert de vif-argent, en me disant de le lui nettoyer. Moi, qui avais des ouvrages plus importants, et qui me vis commander si grossièrement par un homme que je n'avais ni vu ni connu de ma vie, je lui répondis que je n'en avais pas le temps; qu'il s'adressât à un autre. Il me dit alors que j'étais un âne. Non, lui repartis-je, je ne suis pas un âne, et je vaux mieux que vous. Ne m'ennuyez pas davantage; car je vous donnerais des coups de pied plus forts que ceux d'un âne! Il alla rapporter au cardinal, en l'envenimant, ce que je lui avais dit. Deux jours après, je tirai, sur le haut du palais Santa-Fiore, un pigeon qui couvait dans un trou, et qui avait été manqué plusieurs fois par l'orfévre Tacca, qui était mon rival au tir de l'arquebuse. Quelques amis qui étaient dans ma boutique dirent: Voyez ce pauvre animal, il a peur, et à peine ose-t-il montrer sa tête!—Il a beau se cacher, répondis-je; si je prenais mon arquebuse, je ne le manquerais pas. Ils me défièrent. Je pariai une bouteille de vin grec de lui faire sauter la tête, qui était la seule chose que je visse de ce pauvre oiseau; et, le pari accepté, je pris mon merveilleux brocard (c'est ainsi que j'appelais mon arquebuse), et je gagnai la bouteille de vin grec, ne pensant ni à ce cardinal, ni à nul autre; car ce cardinal était un de mes protecteurs. Que l'on juge, d'après cela, des moyens que prend la fortune lorsqu'elle veut perdre un homme!
Le pape, de mauvaise humeur contre moi, pensait à ce que son fils lui avait dit. Deux jours après, le cardinal Cornaro vint lui demander un évêché pour un de ses affidés gentilshommes, appelé Andrea Centano, que le pape lui avait promis, lorsqu'il vaquerait. Le pape ne s'en défendit pas; mais il voulut que le cardinal lui livrât ma personne, en retour de cette grâce.—Mais si Votre Sainteté lui a pardonné, que dira-t-on d'elle et de moi dans le monde? lui répondit celui-ci.—On en dira ce qu'on voudra, dit le pape: si vous voulez l'évêché, il faut me donner Benvenuto. Alors le bon cardinal lui répondit: Donnez-moi l'évêché, et que Votre Sainteté fasse ce qu'elle croira convenable. Le pape, que cet odieux marché faisait rougir en lui-même, ajouta: J'enverrai, pour ma propre satisfaction, Benvenuto dans les chambres basses, où il pourra se faire guérir et recevoir tous ses amis; et, de plus, je payerai toute sa dépense. Le cardinal me fit redire toute cette conversation par M. Andrea, qui avait obtenu son évêché; mais je le suppliai de me laisser faire; que je m'envelopperais dans un matelas pour sortir de Rome; et que me donner au pape c'était me donner la mort. Le cardinal y consentit; mais M. Andrea, qui voulait son évêché, alla tout découvrir au pape, qui m'envoya saisir sur-le-champ, et me fit mettre dans une prison séparée. Le cardinal m'avertit de ne rien manger de ce que le pape m'enverrait; qu'il se chargeait lui-même de me nourrir; et il s'excusait envers moi sur ce qu'il avait été obligé de faire, mais qu'il allait tout employer pour me rendre la liberté.
Mes amis continuaient leurs visites et leurs offres de services. Parmi eux, il y avait un jeune Grec d'environ vingt-cinq ans, qui était une des meilleures épées de Rome; bon, fidèle dans son amitié, mais faible et crédule. Me défiant des intentions du pape, je dis un jour à cet ami: Ils veulent m'assassiner; il est temps de me prêter ton secours. Ces soins qu'ils prennent de pourvoir à toutes mes dépenses me confirment dans l'idée que j'ai qu'ils veulent me trahir.—Mon cher Benvenuto, me dit-il, on dit dans Rome que le pape te donne un emploi de cinq cents écus de rente; ainsi, je te prie de ne pas l'irriter par tes soupçons.—Je sais bien, lui répondis-je, qu'il pourrait me faire du bien, s'il le voulait; mais il croit son honneur intéressé à me perdre: c'est pourquoi je te supplie à mains jointes de me tirer d'ici; je te devrai la vie, et je te la sacrifierai, si tu en as besoin.