Le pauvre jeune homme me répondait tout en pleurs: Mon cher Benvenuto, tu veux courir à ta perte: mais, quoique je t'obéisse malgré moi, dis-moi ce que tu veux que je fasse. Alors je lui prescrivis la manière dont il devait s'y prendre, qui ne pouvait manquer de réussir; et au moment où je l'attendais il vint me dire que, pour mon avantage, il voulait me désobéir; qu'il savait de bonne part, et par des personnes qui étaient auprès du pape, qu'il n'avait que de bonnes intentions pour moi; ce qui m'affligea beaucoup. C'était le jour de la Fête-Dieu que cela se passait. Le cardinal Cornaro m'envoya une quantité de vivres, avec lesquels je me régalai avec mes amis; ensuite, la nuit étant venue, nous allâmes nous coucher. Deux de mes gens restaient dans mon antichambre, et mon chien sous mon lit; car il ne me quittait point. Je les appelai plusieurs fois pour le faire sortir, parce qu'il ronflait tellement qu'il interrompait mon sommeil; mais il se jetait sur eux pour les mordre, et les effrayait par ses hurlements. À quatre heures précises, le barrigel avec ses sbires entra dans ma chambre. Mon chien s'élança sur eux, leur déchira leurs habits, et leur fit tant de peur qu'ils le crurent enragé. Le barrigel, qui s'y entendait, dit alors: C'est la nature des bons chiens de deviner les malheurs de leur maître: prenez des bâtons pour l'écarter, et vous, attachez Benvenuto sur ce fauteuil, et portez-le où vous savez.

Ils obéirent, et me transportèrent ainsi à la tour de Nona, me couchèrent sur un mauvais matelas, et laissèrent un garde auprès de moi, qui me disait sans cesse: Hélas! pauvre Benvenuto, que leur avez-vous fait?

Le lieu où j'étais, et les paroles de cet homme, m'annonçaient assez ce qui devait m'arriver. Je réfléchis toute la nuit sur ce que je pouvais avoir fait qui m'attirât un si rude châtiment, et je n'en trouvai point le motif. Mon garde me consolait et cherchait à me donner du courage; mais je le priai de me laisser tranquille, parce que je savais mieux que lui ce que je devais faire. Alors je me remis tout entier entre les mains de Dieu, et je le priai de venir à mon secours. Je sais, disais-je, que j'ai commis des homicides; mais je ne l'ai fait que pour défendre cette vie que vous m'avez donnée en garde; et d'ailleurs ils m'ont été pardonnés: dans ce moment-ci, je suis innocent, selon toutes les lois humaines, et je suis comme un homme qui, passant dans la rue, reçoit une grosse pierre qui lui tombe sur la tête.

Je pensais ensuite à la puissance des étoiles, non qu'elles puissent nous faire du mal ni du bien par elles-mêmes, mais par le hasard de leurs conjonctions auxquelles nous sommes exposés. D'après ma foi et mon innocence, disais-je, les anges devraient me délivrer de cette prison; mais je ne suis pas digne d'un tel bienfait, et ils me laisseront soumis à toute la malignité de mon étoile.

C'était au milieu de ces tristes pensées que le sommeil vint un moment s'emparer de moi. Je fus réveillé par mon garde au point du jour. Malheureux brave homme! me dit-il, il n'est plus temps de dormir; on vient vous apporter une mauvaise nouvelle.—Le plus tôt sera le meilleur, lui répondis-je, persuadé que mon âme sera sauvée en faveur de mon innocence. Jésus-Christ n'abandonne jamais ceux qui le servent, et je lui en rends grâces. Pourquoi ne vient-on pas me lire ma sentence?—Celui qui en est chargé en est aussi affligé que vous, me répondit le garde. Alors je l'appelai par son nom, parce que je le connaissais. Venez, lui dis-je, monsieur Benedetto de Cagli, venez, je suis tout résolu: il vaut mieux mourir innocent que coupable. Envoyez-moi seulement un prêtre auquel je puisse me confesser, quoique je l'aie déjà fait devant Dieu, mais pour me soumettre aux lois de l'Église, à laquelle je pardonne, malgré tout le mal qu'elle me fait. Lisez-moi ma sentence, expédiez-moi promptement, de peur que mes saintes résolutions ne m'abandonnent. Cet honnête homme, à ces mots, ordonna que l'on refermât ma prison, parce que l'on ne pouvait rien faire sans lui; et il partit sur-le-champ pour aller chez la duchesse, femme de Pier Luigi, qui se trouvait en ce moment avec l'autre duchesse, femme d'Octavio, et lui parla ainsi: Madame, je vous prie, au nom de Dieu, de dire au pape d'envoyer un autre que moi lire à Benvenuto sa sentence, parce qu'il m'est impossible de le faire; et il la quitta aussitôt, le cœur rempli de douleur. L'autre duchesse s'écria à ces mots: C'est donc ainsi qu'on rend la justice à Rome, au nom du vicaire de Jésus-Christ! Mon premier mari, qui aimait beaucoup Benvenuto, à cause de ses talents et de ses bonnes qualités, avait raison de vouloir le retenir à Florence, et de l'empêcher de revenir à Rome; et elle s'en alla en murmurant des paroles fort aigres.

La femme de Pier Luigi alla soudain trouver le pape, et, se jetant à ses pieds en présence de plusieurs cardinaux, lui dit tant de choses qu'elle le fit rougir, et lui arracha ces paroles:—Je lui fais grâce pour l'amour de vous, et d'autant plus que je ne lui en veux point.

Il parla ainsi, parce qu'il était devant ces cardinaux qui avaient entendu les paroles hardies de cette dame généreuse. En attendant, j'étais dans des transes cruelles, qui étaient redoublées par la présence de ceux qui devaient m'exécuter; mais l'heure du dîner étant venue, et voyant les provisions qu'on m'envoyait, je m'écriai, plein de surprise: La vérité a donc vaincu ma mauvaise étoile! Je prie Dieu qu'il m'arrache bientôt de ce lieu-ci. Je commençai à manger d'assez bon appétit, car l'espérance fit cesser toutes mes craintes; et je restai dans cet état jusqu'à une heure de la nuit, que le barrigel revint avec ses gens, et, avec des paroles plus douces, me fit reporter avec beaucoup de ménagement, à cause de ma jambe, au lieu où ils m'avaient pris.

Le châtelain vint bientôt m'y trouver en s'y faisant porter, parce qu'il était malade. Voilà, dit-il, celui qui t'a repris!—Voilà, lui répondis-je, celui qui vous a échappé, et que vous n'auriez pas, s'il n'avait été vendu pour un évêché, au mépris des lois les plus sacrées! Mais, puisque c'est l'usage de cette cour, faites ce que vous voudrez, et pis encore, tout m'est indifférent dans ce monde. Ce pauvre homme, à ces paroles, s'écria: Hélas! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est plus hardi que lorsqu'il n'était point malade. Qu'on le porte sous le jardin, et qu'on ne me parle plus de lui, car il serait cause de ma mort. On me transporta donc sous le jardin, dans une chambre très-obscure et très-humide, pleine de vermine et de tarentules. On me jeta une mauvaise paillasse, et je fus enfermé, sans souper, sous quatre guichets. À dix heures du matin seulement, on m'apporta quelque chose à manger. Je demandai quelques-uns de mes livres; on me donna la Bible vulgaire et la Chronique de Villani. J'eus beau en demander quelques autres, on me répondit que j'en avais trop de ceux-là.

C'est dans cette situation que je passais ma vie, couché sur une triste paillasse tout humide, sans pouvoir me remuer, à cause de ma jambe rompue, et obligé de ramper au milieu des ordures pour aller faire mes besoins au dehors, afin de ne pas augmenter l'air infect de ma chambre. Je ne pouvais lire qu'une heure et demie par jour, parce qu'il n'entrait qu'en ce seul moment dans cette caverne affreuse, et le reste du temps, je le donnais à Dieu et à mes réflexions sur les fragilités de cette vie, que j'espérais bientôt quitter. Cependant quelquefois je reprenais mon courage, et je me consolais en me voyant moins exposé dans cette prison que dans le monde, à me livrer à mon caractère emporté et au poignard de mes ennemis jaloux. Un sommeil plus doux s'emparait de moi, et peu à peu je sentis ma santé se rétablir, l'ayant accoutumée à ce purgatoire.

Je lisais tous les jours la Bible, et j'y prenais tant de plaisir, que je n'aurais fait autre chose, si je l'avais pu. J'étais si désespéré, lorsque l'obscurité venait interrompre mes lectures, que je me serais tué si j'avais eu des armes. Un jour, je me décidai à le faire, et je suspendis avec beaucoup d'efforts, au-dessus de ma tête, un énorme morceau de bois qui l'aurait écrasée; mais, comme je voulus le faire tomber avec la main, je fus arrêté, et jeté à quatre pas de là d'une manière invisible. J'en demeurai tout étourdi et à demi mort, jusqu'au moment où l'on vint m'apporter mon dîner. J'entendis le capitaine Monaldi qui disait: Malheureux homme! quelle fin ont eue ses talents admirables! Ces paroles me réveillèrent, et je le vis avec un prêtre à côté de lui, qui s'écria: Vous disiez qu'il était mort! Le geôlier répondit: Je l'ai dit, parce que je l'avais cru. Aussitôt ils me levèrent de dessus mon matelas tout trempé et pourri, qu'ils jetèrent dehors pour m'en donner un autre de la part du châtelain, auquel ils allèrent tout rapporter.