Je fis ensuite réflexion sur la cause qui m'avait empêché de me donner la mort, et je la jugeai toute divine. Pendant la nuit, m'apparut en songe un jeune homme d'une beauté merveilleuse, qui me dit, en ayant l'air de me gronder: Tu sais qui t'a donné la vie, et tu veux la quitter avant le temps. Il me semble que je lui répondis que je reconnaissais tous les bienfaits de Dieu. Pourquoi donc, reprit-il, veux-tu les détruire? Laisse-toi conduire, et ne perds pas l'espérance en sa divine bonté. Je vis alors que cet ange m'avait dit la vérité; et ayant jeté les yeux sur des morceaux de brique que j'aiguisai en les frottant l'un contre l'autre, et avec un peu de rouille que je tirai des ferrures de ma porte avec les dents, et dont je fis une espèce d'encre, j'écrivis sur le bord d'une des pages de ma Bible, au moment où la lumière m'apparut, le dialogue suivant entre mon corps et mon âme:
LE CORPS.
Pourquoi veux-tu te séparer de moi?
Ô mon âme! le ciel m'a-t-il joint avec toi
Pour me quitter, s'il t'en prenait l'envie?
Ne pars point, sa rigueur semble s'être adoucie!
Puisque le ciel m'en impose la loi,
Je serai ta compagne encore;
Oui, des jours plus heureux vont se lever, je croi,
Et déjà j'en ai vu l'aurore.
Ayant donc repris courage par mes propres forces, et continuant de lire la Bible, je m'étais tellement accoutumé à l'obscurité de ma prison, qu'au lieu d'une heure et demie, j'en pouvais employer trois à mes lectures. Je considérais avec étonnement quelle est la force de la puissance divine dans les âmes simples et croyantes avec ferveur, auxquelles Dieu accorde de faire tout ce qu'elles s'imaginent; et j'espérais la même grâce de Dieu, à cause de mon innocence. C'est ce qui faisait que je le priais, et que je m'entretenais sans cesse avec lui. J'y trouvais un si grand plaisir, que j'oubliais entièrement tout ce que j'avais souffert; et, tout le jour, je chantais des psaumes ou des cantiques à sa gloire.
Le seul malaise que j'éprouvasse venait de mes ongles, qui étaient devenus si longs que je ne pouvais ni me vêtir ni me toucher sans me blesser. Mes dents se gâtaient, ou se séparaient tellement de leurs alvéoles que je pouvais les en arracher sans douleur, comme si elles eussent été dans une gaîne. Cependant je m'étais accoutumé à ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais ou je priais, tantôt j'écrivais avec ma brique et l'encre dont j'ai parlé; et je commençai, sur ma captivité, des vers que l'on verra plus bas.
Le bon châtelain envoyait souvent en secret savoir ce que je faisais; et comme, le dernier du mois de juillet, me réjouissant en moi-même de cette grande fête qui se célèbre tous les ans à Rome, le premier d'août, je me disais: Jusqu'ici j'ai fait cette fête avec un esprit mondain; cette année, je la ferai avec un cœur tout en Dieu: combien j'y trouverai plus de plaisir! ceux qui m'écoutaient allèrent le redire au châtelain, qui s'écria avec douleur: Ô Dieu, il vit content au milieu des souffrances, et moi, je meurs à cause de lui, au milieu de toutes les commodités de la vie! Allez! et mettez-le dans cette caverne souterraine où l'on fit mourir de faim le prédicateur Fojano[13]; peut-être cette prison lui fera-t-elle sortir la joie du cœur!
Aussitôt le capitaine Manaldi vint avec vingt hommes armés, et me trouva à genoux devant Dieu le Père entouré de ses anges, et un crucifix ressuscitant victorieux, que j'avais figurés sur le mur, avec un peu de charbon que j'avais trouvé dans la terre.
Depuis quatre mois que j'étais couché sur le dos, à cause de ma jambe, j'avais rêvé tant de fois que les anges venaient eux-mêmes me la panser, que je m'en servais; et j'étais devenu aussi fort que si je n'y eusse jamais eu de mal. Ces hommes armés qui étaient venus me prendre me redoutaient comme si j'eusse été un vrai dragon. Le capitaine me dit: Nous venons ici beaucoup de gens armés, et avec grand bruit; et vous ne daignez pas nous regarder! Voyant bien, à ces paroles, qu'ils venaient pour accroître mes maux, mais préparé à tout souffrir, je lui répondis: J'ai tourné vers ce Dieu, roi des cieux, toutes les pensées de mon âme, de sorte qu'il ne reste rien pour vous. Tout ce qu'il y a de bon en moi n'est point de votre ressort; ainsi, faites ce que vous voudrez. Le poltron de capitaine, ne sachant ce que je voulais dire, ordonna à quatre de ses hommes les plus robustes de reculer leurs armes, de peur que je ne m'en emparasse, et leur cria ensuite: Vite! vite! sautez-lui sur le dos, et saisissez-le, serrez-le bien fort! J'aurais moins peur du diable que de lui! Prenez garde qu'il ne vous échappe! Moi, garrotté et maltraité par eux, m'attendant à de plus grands maux encore, je levais mes yeux vers le Christ, en disant: Dieu juste! vous avez payé toutes nos dettes sur votre croix; pourquoi faut-il que mon innocence paye celles de gens qui me sont inconnus? Mais que votre volonté soit faite!