Ils me transportèrent ensuite, avec un gros flambeau allumé devant eux; et je croyais qu'ils m'allaient jeter dans le trébuchet de Sammalo, lieu épouvantable qui en avait englouti plusieurs, et où l'on tombait tout en vie de haut en bas, jusqu'au fond des fondations du château. Mais cela n'arriva pas; et je crus m'en être tiré à bon marché. L'on se contenta de m'enfermer dans la caverne du Prédicateur. Dès que je fus seul, je chantai un Miserere, un De profundis, et le cantique In te, Domine, speravi. Je célébrai la fête du jour avec Dieu, et je remplissais mon cœur de foi et d'espérance. Le jour d'après, ils me tirèrent de cette caverne, et me remirent au lieu où ils m'avaient pris; et devant eux, en revoyant la figure de mon Dieu, je répandis des larmes de joie.

Le châtelain voulait toujours savoir ce que je faisais. Le pape, qui s'informait aussi de tout, et auquel les médecins avaient annoncé la mort prochaine du châtelain, dit qu'il voulait que celui-ci me fît mourir avant lui, de la manière qu'il le jugerait à propos, puisque j'étais la cause de sa mort. Le châtelain ayant su ces paroles du pape, par son fils Pier Luigi: Le pape veut donc, lui dit-il, que je me venge de Benvenuto, et le laisse à ma disposition? Hé bien, qu'il me laisse faire! Il devint alors plus cruel envers moi que le pape même. Le jeune invisible qui m'avait empêché de me tuer vint encore vers moi; et, d'une voix fort claire: Mon cher Benvenuto! me cria-t-il, allons! allons! fais ta prière à Dieu, et crie fort! Tout effrayé alors, je me jette à genoux, et je dis mes oraisons accoutumées; j'y ajoutai le psaume Qui habitat in adjutorio, et je m'entretins un moment avec Dieu; et la même voix me dit: Va te reposer à présent, et sois sans crainte. Dans le même instant, le châtelain, ayant donné l'ordre de me faire mourir, changea soudain de sentiment, en disant: N'est-ce pas le même Benvenuto que j'ai tant défendu, et dont je connais toute l'innocence? Comment Dieu me pardonnera-t-il, si je ne pardonne moi-même? Allez lui dire qu'au lieu de la mort, je lui donne la liberté. Je veux de plus, par mon testament, l'acquitter de toutes les dépenses qu'il m'a faites. Le pape, qui en fut informé, s'en mit fort en colère.

Cependant je priais toujours, et je composais mon chapitre sur ma prison. La nuit je faisais les songes les plus agréables; et il me semblait être toujours avec cet esprit invisible qui me donnait de si salutaires avertissements.»

Le pape Clément VII, protecteur de Benvenuto, meurt en admirant ses chefs-d'œuvre. Benvenuto crie quelquefois après Pompeio, un officier milanais de Sa Sainteté, qui s'était de tout temps déclaré son ennemi. Il se retire chez son ami Delbène, où tout Rome vient le féliciter de son assassinat.

Le cardinal Farnèse, nommé pape quelques jours après, envoie lui demander son travail et l'assurer de sa protection. Le fils du pape Pier Luigi, assassiné depuis par ses ordres, pour le punir de son ingratitude envers son père et son bienfaiteur, se déclara contre Benvenuto et l'obligea à chercher sa sûreté à Florence.

Il y fut bien accueilli par le duc Alexandre de Médicis, qui lui donna une forte somme d'argent pour aller à Venise, et revenir ensuite travailler à son service. Mécontent du sculpteur Sansovino, qui, plein de son mérite, se préférait à Michel-Ange, il repart pour Florence avec son ami Tribolo.

Les persécutions du pape devinrent une vengeance privée.

XI.

Quelques jours après, nous repartîmes, dit-il, pour Florence. Nous logeâmes en route dans une hôtellerie près de la Chioggia, où l'hôte nous invita à le payer, et à aller nous coucher ensuite. Je trouvai ce procédé si nouveau, que je lui dis qu'on ne payait, selon l'usage, qu'en partant. Mon usage est de faire payer ainsi, me dit-il. Hé bien, lui répondis-je, faites un monde à votre mode! Payez, reprit-il, et ne me rompez pas la tête de vos discours! Tribolo, toujours peureux, me retenait, de crainte que l'hôte ne m'en dît encore davantage; et nous le payâmes, comme il le voulait, avant de nous coucher. Les lits étaient neufs, et tout était fort propre dans la chambre qu'il nous donna. Cependant toute la nuit je songeai à me venger de son impertinence. Tantôt j'avais envie de mettre le feu à sa maison, tantôt de lui estropier quatre bons chevaux qu'il avait dans son écurie; mais je craignais que Tribolo ne pût se sauver avec moi. Je fis donc porter mes effets dans la barque; j'y fis entrer Tribolo, et je lui recommandai de ne point partir que je ne fusse revenu de l'auberge où j'avais oublié mes pantoufles. J'y fis appeler l'hôte qui m'envoya au diable. Il y avait dans la maison un jeune garçon d'écurie à moitié endormi, qui me dit que l'hôte ne se dérangerait pas pour le pape, et me demanda la bonne main; je lui ordonnai d'aller causer avec celui qui tenait la corde du bateau, en attendant que j'eusse trouvé mes pantoufles, et que je fusse de retour. Je pris ensuite un petit couteau, et j'allai mettre en pièces les lits tout neufs de mon hôte; de manière que je lui fis au moins pour cinquante écus de dommage; et, emportant quelques morceaux des couvertures dans mes poches, je dis au batelier de nous faire partir. Tribolo, qui avait véritablement oublié les courroies de sa valise, voulait aussi retourner à l'auberge, et je ne pus l'en empêcher que lorsque je lui racontai le mal que j'y avais fait, en lui montrant des morceaux de couvertures. La peur s'empara de lui de plus belle, il ne cessait de crier au batelier de démarrer; et ce ne fut qu'arrivé à Florence qu'il se crut en sûreté, et qu'il cessa de trembler. Il me dit alors: Pour l'amour de Dieu, liez votre épée, et n'en faites plus rien; car il me semblait à toute heure voir mes entrailles percées.—Compère, lui répondis-je, vous n'aurez pas la peine de lier la vôtre, puisque vous ne l'avez point tirée. En effet, je n'en ai jamais vu de plus poltron que lui. À ces mots, regardant son épée: Vous dites la vérité, répondit-il; elle est telle qu'elle était lorsque je me suis mis en route. Il trouvait que j'étais mauvais compagnon de voyage, attendu que j'avais su me défendre; et moi je le lui rendais, parce qu'il ne me fut d'aucun secours. On en jugera par ce que j'en ai raconté.

XII.