Le nouveau châtelain, oubliant que son frère en mourant m'avait fait présent de toutes ses dépenses pour moi, voulut en agir comme un vrai barrigel et ses semblables, et me força de les lui rembourser; ce qui me coûta beaucoup d'argent.

Cependant le cardinal me recommanda de veiller sur moi, et d'être bien sur mes gardes, si je voulais jouir de ma liberté, car le pape se repentait déjà de me l'avoir donnée. Pour abréger, je ne parlerai pas d'une banqueroute que j'éprouvai de plusieurs centaines d'écus que j'avais déposés chez un caissier de M. Altoviti, auquel je fus obligé d'en faire un pur don, parce qu'il était totalement ruiné. Je passerai légèrement sur un songe que j'avais eu en prison, où je vis un homme qui m'écrivit sur le front des paroles importantes, et me recommanda, pendant trois fois, de ne les faire voir à personne; tellement qu'en m'éveillant je me trouvai le front tout noirci. Je ne dirai pas non plus comment il se faisait que j'étais toujours invisiblement averti de tout ce que Pier Luigi faisait contre moi; mais je ne puis passer sous silence une chose plus extraordinaire, dont j'ai voulu que quelques personnes seulement fussent certaines, et qui était un témoignage de la faveur du ciel envers moi. Il m'était resté sur la tête une certaine splendeur qui s'y voyait surtout le matin, au lever du soleil, ou à son coucher, et encore mieux lorsque la terre était couverte de rosée. Je m'en aperçus en France, où l'air est plus dégagé de brouillards qu'en Italie. Quelques personnes qui l'ont vue ne peuvent douter de ce miracle.

Voici des vers que je composai en prison, et que j'adressai à M. Luna Martini; ils sont faits à la louange de la prison, et j'y rappelle beaucoup de choses que j'ai déjà dites parmi d'autres, que l'on ne sait pas. (Il ne fait que répéter dans ces vers tout ce qui lui était arrivé dans sa prison.)

Étant au palais du cardinal de Ferrare, j'étais parfaitement traité, et j'y recevais beaucoup de visites: tout le monde voulait voir un homme qui avait échappé à tant de dangers. Pour rétablir mes forces, j'allais prendre l'air sur les chevaux du cardinal, accompagné de deux jeunes gens, dont l'un était mon élève, et l'autre mon ami. Je me transportai un jour à Taglia Cozzo pour y voir Ascanio, et j'y fus accueilli avec joie par toute sa famille. Je le ramenai à Rome avec moi. Nous parlâmes beaucoup en route de notre métier, et j'étais impatient de m'y remettre. Je commençai par le bassin d'argent que j'avais promis en France au cardinal, et que je retrouvai ébauché; car l'aiguière m'avait été volée, avec quantité d'autres objets précieux. Je faisais travailler un de mes garçons, Pagolo, au bassin, et je recommençai l'aiguière, qui était enrichie de tant de figures et d'ornements en bas-relief que tout le monde l'admirait. Le cardinal venait me voir au moins deux fois par jour, avec MM. Alamanni et Cesano, hommes de lettres et savants de ce siècle; et, malgré mes travaux pressants, je causais souvent des heures entières fort gaiement avec eux; l'ouvrage me venait de tous les côtés. Le cardinal voulut que je lui fisse son sceau pontifical, auquel je réussis si bien qu'on le mettait au-dessus de ceux du célèbre Lantizio, dont j'ai déjà parlé. Le cardinal se plaisait à le comparer avec ceux des autres cardinaux, qui étaient presque tous de la main de ce grand maître. Il voulut en même temps que je lui composasse un modèle de salière qui n'eût rien de commun avec la mode d'alors. M. Alamanni dit à ce sujet de fort belles choses; M. Cesano y en ajouta d'autres. Mgr le cardinal, auditeur bénévole, fort content de tout ce qu'ils avaient proposé, me dit ensuite: «Benvenuto, les propositions de ces messieurs me plaisent l'une et l'autre, et je ne sais pour laquelle me décider; je t'en laisse le choix.» Messieurs, leur dis-je alors, les fils des empereurs et des rois ont en eux quelque chose de majestueux et de divin; cependant, si vous demandez à un humble paysan lesquels il aime davantage des fils des rois ou des siens, il dira que ce sont les siens. J'ai, comme lui, beaucoup d'amour pour mes enfants, qui sont les ouvrages que je produis; c'est pourquoi le modèle que je vous montrerai, Monseigneur, sera de mon invention. Ce qui est beau à dire n'est souvent pas beau à exécuter; et, me tournant vers ces messieurs: Vous avez dit, et moi je ferai. M. Alamanni me dit alors, en riant, des choses gracieuses qui furent embellies par son éloquence et ses belles manières; et M. Cesano, qui était fort laid, me parla selon sa figure. M. Alamanni voulait que je fisse une Vénus avec un Cupidon, et des ornements analogues; et M. Cesano, une Amphitrite entourée de tritons et des dieux de la mer; et moi, je composai une ovale d'environ quinze pouces de hauteur; elle était ornée de deux figures qui s'entrelaçaient, comme la mer entrelace la terre; et par dessus, un vaisseau qui renfermait le sel.

L'une était Neptune, le trident à la main, traîné par quatre chevaux marins; l'autre, la Terre, sous la figure d'une belle femme, appuyée d'un bras sur un temple qui renfermait le poivre, et de l'autre portant une corne d'abondance. Sous la figure de la Terre, j'avais mis toutes sortes d'animaux qu'elle enfante; sous celle de la Mer, les poissons qu'elle nourrit.

Ensuite, ayant attendu la visite du cardinal et de ces deux messieurs, je leur montrai mon modèle en cire. M. Cesano s'écria: «Mais c'est un ouvrage à ne jamais finir, eût-on la vie de dix hommes; et vous, Monseigneur, qui voulez en jouir, vous ne l'aurez jamais que pour vos héritiers! Benvenuto a voulu vous montrer un de ses enfants, mais non vous le donner comme nous, qui nous vous proposions des choses faisables, et lui, des choses qui ne se font pas.» M. Alamanni plaida ma cause, et le cardinal dit que cette entreprise était trop considérable; alors je pris la parole, et je dis:

Je suis sûr d'achever cet ouvrage pour celui qui doit l'avoir; et je le ferai plus beau encore que le modèle; j'espère vivre assez pour en exécuter de plus importants. Le cardinal, un peu fâché, me répondit: «Tu les feras alors pour le roi vers lequel je te conduirai, et non pour d'autres.» Et il me montra des lettres de François Ier, qui l'engageait à retourner au plus tôt en France, et d'y amener Benvenuto. Oh! quand viendra cet heureux moment! m'écriai-je en levant les mains au ciel.

Le cardinal ne me donna que dix jours pour arranger mes affaires dans Rome, et m'y préparer. Le jour du départ, il me fit présent d'un beau cheval appelé Tournon, parce que le cardinal de ce nom le lui avait donné. Pagolo et Ascanio eurent chacun le leur.

Le cardinal, qui avait une maison considérable, la divisa en deux parties. La plus noble le suivit par la Romagne, à Lorette et à Ferrare, chef-lieu de sa maison; l'autre, où se trouvait beaucoup plus de monde et une belle cavalerie, passa par Florence. Le cardinal voulait que je ne me séparasse point de lui, à cause des dangers que je pouvais courir; mais je le suppliai de me laisser aller par Florence, où je voulais embrasser ma sœur, qui avait tant souffert de mes malheurs, et deux cousines, religieuses à Viterbe, où elles gouvernaient un riche monastère, et qui avaient tant fait de prières et récité d'oraisons pour obtenir la grâce de Dieu en ma faveur.

Une tragique aventure l'attendait à Sienne.