«Je sortis du couvent de Viterbe avec mes compagnons de voyage, marchant tantôt devant, et tantôt derrière le train du cardinal; de manière que nous arrivâmes le jeudi saint, vers le soir, à une poste en avant de Sienne. Je trouvai là des chevaux de retour qu'on ne demandait pas mieux que de fournir, pour peu de chose, au premier venu. Je descendis de mon cheval Tournon, et je mis sur un de ceux-là ma selle et mes étriers; je laissai l'autre à conduire à mes jeunes gens, parce que je voulais arriver de bonne heure à Sienne, pour y voir un de mes amis. Le postillon qui me conduisait m'enseigna une bonne auberge, et je lui rendis son cheval, en oubliant de reprendre ma selle et mes étriers. Nous passâmes fort gaiement le reste de la journée; et, le lendemain, je m'aperçus que j'avais laissé ma selle et mes étriers sur la jument que j'avais montée. Je les envoyai demander plusieurs fois au maître de la poste, sans qu'il voulût me les rendre, en disant que j'avais éreinté son cheval.

L'hôte chez lequel je logeais me dit: Vous serez heureux, s'il ne vous arrive rien que de perdre votre selle. C'est l'homme le plus brutal qui soit ici, et il a deux fils soldats qui le sont encore plus que lui; c'est pourquoi je vous conseille d'en acheter une autre, et de ne rien dire.

Cependant je crus que le maître de la poste me rendrait ma selle à force de douces paroles, et je ne craignais rien avec mon excellente arquebuse et ma cotte de mailles, monté sur mon bon cheval, que je savais assez bien manier. J'avais accoutumé mes deux jeunes gens à porter aussi une cotte de mailles, et je me fiais sur Pagolo, qui, à Rome, ne la quittait jamais. C'était d'ailleurs le vendredi saint, jour où les fous doivent donner quelque relâche à leur folie.

Arrivés devant la porte, je reconnus mon homme, parce qu'on m'avait dit qu'il était borgne; m'étant avancé seul pour lui parler: Mon maître, lui dis-je, je vous prie de me rendre ma selle et mes étriers, parce que je n'ai fait aucun mal à votre jument. Il me fit une réponse si brutale que je lui dis: Vous n'êtes donc point chrétien, puisque vous voulez me faire tort, même le vendredi saint?—Que ce soit le vendredi saint, ou le vendredi du diable, peu m'importe! Si vous ne vous en allez, vous voyez cette pique et cette arquebuse, vous êtes mort!

Ces paroles firent approcher un vieux gentilhomme qui venait de faire ses dévotions, et qui, approuvant mes raisons, lui fit des reproches sur sa conduite vis-à-vis d'un étranger et sur ses blasphèmes. Ses deux fils alors rentrèrent dans sa maison, sans dire mot; mais leur père, furieux des reproches du gentilhomme, baissa sa pique, en jurant qu'il voulait me tuer. Voyant sa résolution, je me mis un peu à l'écart, en lui montrant le bout de mon arquebuse, pour le tenir en respect. Il se jeta alors sur moi, plus furieux encore; mais cette arme, que je tenais assez haut, partit d'elle-même, et la balle, ayant frappé l'arc de la porte, rebondit sur sa tête, et l'étendit par terre.

À ce bruit ses fils accoururent, l'un avec une fourche, et l'autre avec la pique de son père; ils se jetèrent, celui-ci sur Pagolo, l'autre sur le Milanais qui nous accompagnait, et qui se défendait en s'écriant qu'il n'avait que faire dans cette querelle, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir un coup qui lui fendit la bouche. Quant à l'horloger Cherubino, qui était vêtu en prêtre, parce qu'il avait de bons bénéfices que le pape lui avait donnés, on n'osa l'attaquer. J'avais donné de l'éperon à mon cheval, pour revenir au combat, après avoir rechargé mon arquebuse, résolu de me faire tuer pour venger mes compagnons, que je croyais morts; mais je les vis revenir, et Ascanio, qui était en avant, me dit que Pagolo était mortellement blessé. Hélas! lui dis-je, il n'avait donc pas sa cotte de mailles? Il l'avait laissée dans sa valise, me répondit-il. Malheureux Pagolo! m'écriai-je alors, tu ne la portais donc que pour faire le beau garçon dans Rome, et tu la quittais lorsqu'elle t'était le plus nécessaire! je vais donc mourir pour ta sottise! Mais bientôt je sus, par M. Cherubino et le Milanais blessé, que le coup porté à Pagolo n'avait fait que lui écorcher la peau; que le maître de poste était mort, et que ses fils se préparaient à le venger; ils me suppliaient de ne pas recommencer la querelle, dans laquelle je ne manquerais pas de succomber. Puisque vous êtes contents, leur répondis-je, je le suis aussi; allons, piquons nos chevaux, et arrivons à Staggia, où nous serons en sûreté! Le Milanais nous dit alors: Je suis puni par où j'ai péché! Hier, n'ayant rien autre chose à manger, j'ai fais gras à mon dîner. Ces paroles inattendues nous firent beaucoup rire, quoique nous n'en eussions point envie. Nous forçâmes le pas de nos chevaux, laissant loin de nous Cherubino, qui voulait marcher à son aise.

Les fils du mort, pendant ces entrefaites, allèrent porter leurs plaintes au duc de Melfi, qui, ayant appris que nous appartenions au cardinal de Ferrare, ne voulut pas donner de suite à cette affaire. Arrivés à Staggia, nous envoyâmes chercher un chirurgien pour visiter la blessure de Pagolo, qu'il trouva fort légère, et nous fîmes préparer le dîner. Alors arrivèrent aussi Cherubino et le Milanais, qui répétait sans cesse: Je suis puni par où j'ai péché, et je serai excommunié, parce que je n'ai pas fait ma prière du matin! Comme il était fort laid, que sa bouche, déjà fort grande, s'était élargie de la moitié, et qu'il parlait son baragouin milanais d'une manière fort ridicule, nous ne pouvions nous empêcher de rire, mais surtout lorsqu'il dit au chirurgien qui lui recousait sa bouche, de lui en laisser au moins pour passer sa cuiller.

C'est en riant encore que nous arrivâmes à Florence, où nous descendîmes chez ma sœur, que ma présence remplit de bonheur et de joie.»

V.

Arrivé à Fontainebleau, le cardinal de Ferrare le présenta une seconde fois à François Ier.