Alors, furieux, il me dit beaucoup d'injures en français, auxquelles je répondis en italien; et, voyant qu'il mettait la main à sa dague, qui était fort courte, je mis la main à la mienne, qui était plus longue, et qui ne me quittait jamais; je lui dis qu'il était mort s'il faisait le moindre signe. Marmagne avait deux valets avec lui, et moi mes deux jeunes gens.
Jetez-vous, leur dis-je, sur ces deux marauds-là; tuez-les, si vous pouvez, et, quand j'aurai tué leur maître, nous partirons. Celui-ci, voyant ma contenance assurée, se crut heureux de sortir la vie sauve. J'écrivis sur-le-champ au cardinal ce qui venait de se passer; il l'alla raconter au roi, qui en fut affligé, et me recommanda au comte d'Orbec, qui eut toute sorte de soins pour moi.
Telle était alors l'anarchie féodale qui régnait dans l'administration.
Les faveurs du roi me faisaient considérer de tout le monde. Je reçus l'argent qu'il me fallait pour mes statues, et je commençai par celle de Jupiter, qui était déjà assez avancée lorsque le roi revint à Paris. Aussitôt qu'il me vit, il me demanda si je pouvais lui montrer quelque chose de mon atelier, parce qu'il avait envie d'y aller. L'ayant assuré que je le pouvais, le jour même, après son dîner, Sa Majesté y vint, accompagnée de Mme d'Étampes, du roi et de la reine de Navarre, sa sœur; de Mgr le Dauphin, de Mme la Dauphine, du cardinal de Lorraine, enfin de tout ce qu'il y avait de plus grand à sa cour. J'étais à travailler lorsque le roi parut. Je donnai l'ordre à tout mon monde de rester à sa place. Il me trouva ayant une grande plaque d'argent à la main, pour le corps de mon Jupiter; un autre faisait une jambe, un autre la tête; de sorte que c'était un bruit épouvantable dans mon atelier. Je venais de donner en ce moment un coup de pied à un petit garçon français, qui m'avait fait une sottise, et qui alla se cacher dans les jambes du roi; ce qui le fit beaucoup rire. Sa Majesté me demanda ce que je faisais, et m'ordonna de ne pas me déranger. Elle me dit alors de prendre les choses à mon aise, et de soigner ma santé, parce qu'elle voulait me faire travailler longtemps. Je lui répondis que je serais malade si je ne travaillais pas, surtout à ce que je désirais faire pour elle. Le roi crut que je ne voulais lui adresser qu'un compliment, et recommanda au cardinal de Lorraine de me répéter ce qu'il m'avait dit; mais je lui donnai de si bonnes raisons, qui furent rapportées, qu'on me laissa toute liberté.
Le roi, en s'en allant, me laissa si rempli de ses bontés, que j'aurais peine à l'exprimer. Il me fit appeler quelques jours après, en présence du cardinal de Ferrare, qui dînait avec lui; il était au second service lorsque je parus. M'étant approché de lui, il causa beaucoup avec moi, et me dit qu'il aurait envie d'une belle salière, cassette qui contenait le sel et les serviettes destinées au roi, pour accompagner les vases que M. le cardinal lui avait donnés, et que j'en fisse le dessin le plus tôt possible. Votre Majesté l'aura sur-le-champ, si elle veut m'accorder un quart d'heure. (J'en avais fait le dessin depuis longtemps, dans l'espérance de l'exécuter un jour pour le cardinal.) Le roi, étonné, se tourne vers le roi de Navarre et les cardinaux de Lorraine et de Ferrare, et leur dit: Benvenuto est vraiment un homme admirable et digne de se faire aimer et désirer de tous ceux qui le connaissent! Ensuite il me dit qu'il verrait volontiers ce dessin. À ces mots je partis, et j'allai le chercher; j'y joignis son modèle en cire. En les voyant, le roi s'écria: C'est un ouvrage plus que divin! Cet homme ne s'est donc jamais reposé! Et, me regardant d'un œil satisfait, il m'invita à lui faire cette salière.
Le cardinal de Ferrare, qui était présent, jeta sur moi les yeux pour me faire entendre qu'il connaissait ce modèle, parce que j'avais ajouté au roi que je le ferais pour celui qui devait l'avoir, comme pour me venger de ses vaines promesses; et il dit au roi, comme pour se venger aussi: Sire, c'est une grande entreprise que celle dont vous chargez Benvenuto, et il ne viendra jamais à bout de la finir. Ces grands hommes de l'art se promettent plus qu'ils ne peuvent faire. Le roi lui répondit que si l'on pensait toujours à la fin d'un ouvrage, on ne l'entreprendrait jamais. Vous avez raison, Sire, osai-je lui dire, les princes qui, comme Votre Majesté, savent encourager ceux qui les servent, ne trouvent jamais en eux rien d'impossible; et, puisque Dieu m'a donné un si bon maître que vous, j'espère achever tout ce que vous m'avez commandé. Je le crois aussi, dit le roi en se levant de table. Il m'emmena ensuite dans sa chambre, et me demanda quelle quantité d'or il me faudrait pour cette salière. Mille écus, lui répondis-je. Il fit venir sur-le-champ son trésorier, M. d'Orbec, et lui ordonna de me les donner vieux et de bon poids.
Ayant pris congé du roi, je repassai la Seine; je pris chez moi, au lieu d'un sac, une bourse qu'une religieuse de mes parents m'avait donnée à Florence; et, comme il était encore de bonne heure, je me rendis seul, sans domestique, chez le trésorier qui devait me compter les mille écus d'or. Je le trouvai occupé à les choisir, et il le faisait si lentement, qu'il me fallut attendre nuit close avant qu'ils me fussent livrés. Soupçonnant là-dessous quelque trahison, j'eus la prudence de faire dire à quelques-uns de mes garçons de venir au-devant de moi. Ne les voyant point, je demandai si on les avait avertis; un coquin de valet m'assura qu'il avait fait ma commission, et qu'ils n'avaient point voulu venir, mais qu'il me porterait cette somme si je voulais. Non, lui dis-je, je la porterai moi-même.
Quand j'en eus donné le reçu en bonne forme, je partis avec ma bourse bien attachée à mon bras gauche. J'étais armé, et j'avais ma cotte de mailles. Je m'étais aperçu que quelques valets parlaient bas entre eux, et étaient sortis avec moi, en prenant une rue opposée. C'est pourquoi je traversai à grands pas le pont au Change, et je suivis les bords de la Seine qui me conduisaient à mon logis. Quand je fus devant les Augustins[16], lieu très-dangereux, j'en étais encore trop éloigné pour qu'on pût m'entendre et venir à mon secours. C'est là précisément que je me vis attaqué par quatre hommes, l'épée à la main. J'enveloppai aussitôt de mon manteau le bras auquel ma bourse était attachée, et je mis la main à mon épée. «Avec un soldat, leur dis-je, lorsqu'ils me serraient de près, on ne gagne que la cape et l'épée, et je vous les vendrai cher.» Mais je m'aperçus bien qu'ils étaient endoctrinés par les valets qui m'avaient vu compter mon argent. Comme je me défendais vivement, peu à peu ils se retirèrent en disant en français: «C'est un brave Italien, et ce n'est pas celui que nous cherchions; car il ne porte rien avec lui.» Enfin, comme ils crurent qu'il n'y avait que de bons coups d'épée à gagner, et que je ne les ménageais pas, ils ne marchèrent plus que lentement après moi. Alors, précipitant mes pas, parce que je craignais quelque embuscade encore, et me voyant à portée de mon logement, je me mis à crier: Aux armes! aux armes! on veut m'assassiner. Quatre de mes gens accoururent avec des piques, et voulurent poursuivre ces coupe-jarrets; mais je les arrêtai, en leur disant: Laissez-moi déposer cet argent qui m'arrache le bras, et nous donnerons ensuite sur ces quatre poltrons qui n'ont pu me voler. Quand je fus entré, tout mon monde se mit après moi, en me faisant des reproches sur ce que je me fiais trop sur moi-même, et en me disant que quelque jour je me ferais tuer. Enfin, après bien des paroles et des plaisanteries, nous soupâmes aussi gaiement que s'il nous fût arrivé quelque chose d'heureux. Il est vrai que le proverbe dit qu'à force d'aller on rencontre le mauvais pas, mais les malheurs n'arrivent jamais de la même manière.
VI.
Benvenuto se livra alors tout entier à son génie et à sa verve. Il finit sa statue de Jupiter de grandeur naturelle, celle de Mars et une multitude de chefs-d'œuvre pour la duchesse d'Étampes et pour ses amis d'Italie. Sa situation était triomphante; le roi le chérissait et croyait avoir enlevé son lustre à l'Italie, avec Léonard de Vinci et Benvenuto, pour les attacher à son règne en France. À son retour de sa campagne il lui envoya des lettres de naturalisation. Il vint à Paris le visiter dans l'hôtel de Nesle. Il ne pouvait comprendre comment il avait fini ou ébauché tant de magnifiques ouvrages en si peu de mois. Pendant la conversation on parla de Fontainebleau. La duchesse d'Étampes dit au roi que Sa Majesté devrait me commander quelque chose de beau pour ce magnifique palais. Vous avez raison, dit le roi; et il me consulta sur-le-champ sur ce que nous pourrions imaginer pour cette belle fontaine. Je lui fis part de mes avis; il y ajouta les siens, il me dit ensuite qu'il allait passer quinze ou vingt jours à Saint-Germain; que je lui fisse, pendant ce temps-là, un dessin, le plus beau que je pourrais imaginer, pour orner ce château, qui était ce qui lui plaisait le plus dans son royaume; qu'il me priait d'y employer toute mon imagination et mon talent. Se tournant ensuite vers Mme d'Étampes: Je n'ai jamais vu d'homme qui me soit plus agréable, et qui mérite plus d'être récompensé! Quoique je le voie souvent, jamais il ne me demande rien; il ne pense qu'à son travail: c'est pourquoi je veux le fixer à Paris à force de récompenses. Mme d'Étampes lui répondit qu'elle aurait soin d'en faire souvenir Sa Majesté; et ils me quittèrent.