VII.

L'ouvrier était devenu artiste suprême. Il était évident que son génie aspirait à s'égaler à la fortune de son protecteur, et que les lauriers grandioses de Michel-Ange l'empêchaient de dormir. C'est alors qu'il conçut le monument colossal de la statue du dieu Mars, représentant François Ier. Le roi fut ravi; la duchesse d'Étampes, jalouse de la préférence accordée au roi, l'irrita contre Benvenuto. «Cet homme, lui dit le roi, est vraiment selon mon cœur! Mon ami, dit-il à Cellini en lui frappant sur l'épaule, je ne sais qui est le plus heureux, ou du prince qui trouve un homme, ou de l'homme qui trouve un prince!»

Cependant, à la requête de la duchesse d'Étampes, le roi fit venir de Bologne à Fontainebleau, son séjour habituel, le célèbre peintre Primatice, pour lui confier la galerie du palais. Benvenuto s'indigna d'une préférence qu'il désirait accaparer pour ses ouvrages. Un procès scandaleux qu'on lui intenta par vengeance, sous prétexte des infâmes amours dont on l'avait accusé en Italie, souleva tellement sa colère, que, l'ayant gagné, il se vengea à coups de dague de ses accusateurs, et les fit repentir cruellement de leur accusation vraie ou fausse.

«À peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes personnes qui veulent toujours mettre le feu aux étoupes vint me dire que Miceri avait loué un appartement pour Catherine et sa mère, et qu'il ne les quittait point; qu'en parlant de moi il s'égayait en disant: Benvenuto a mis de la graine devant les oiseaux, et il a cru qu'ils n'y toucheraient pas. Je ne crains point son épée, j'en ai une aussi bonne que la sienne; je suis Florentin comme lui, et ma famille vaut mieux que celle dont il sort. À peine eus-je entendu ces malignes paroles, que la fièvre s'empara de moi; je dis la fièvre, parce que je crois que j'en serais mort, si je n'avais pris ce parti: j'ordonnai à un de mes garçons, qui était Ferrarois, de me suivre, et à un domestique de faire marcher un cheval derrière moi, et je courus au logis de ce misérable Miceri. Je trouvai la porte entr'ouverte; je le vis avec une épée et un poignard à son côté, assis auprès de sa belle et de sa mère, et j'entendis qu'ils parlaient de moi. Soudain je pousse la porte, je lui mets la pointe de mon épée sur la poitrine, sans lui donner le temps de tirer la sienne, et je lui dis: Vil poltron, recommande ton âme à Dieu, car tu vas mourir! Miceri, épouvanté, s'écria trois fois: Maman, à mon secours! J'avais chargé le Ferrarois de ne laisser sortir personne, car mon intention était de les tuer tous les trois; mais la voix tremblante de Miceri me fit passer la moitié de ma colère; et, en lui tenant toujours le fer appuyé fortement sur l'estomac, et voyant qu'il ne faisait pas de résistance, je changeai de résolution, et il me prit sur-le-champ envie de le marier à Catherine, et de me venger d'une autre manière. Tire, lui dis-je, l'anneau que tu as au doigt, et mets-le au doigt de cette fille. Je retirai un peu mon épée pour lui donner la facilité de le faire. Il m'obéit en me disant qu'il ferait tout ce que je voudrais, pourvu que je ne le tuasse point. Cela ne suffit pas, repris-je; qu'on aille chercher un notaire et des témoins; je veux que le mariage soit en règle. Si quelqu'un de vous ici parle de ce qui vient de se passer, leur dis-je en bon français, il peut être certain de sa mort. Et toi, Miceri, repris-je en italien, si tu ajoutes une parole, tu es mort!»

Le Jupiter étant terminé, le roi voulut le voir. Benvenuto le fit porter à Fontainebleau. François Ier et toute la cour en furent stupéfaits d'admiration. Mme d'Étampes chercha en vain à le rabaisser.—«Qu'est-ce, dit-elle, que ces bêtises, Madame, en comparaison de ces chefs-d'œuvre de l'antiquité que vous ne regardez pas? Ah! si on la voyait de jour, cette statue, elle ne serait pas si belle, et on lui a mis un voile pour cacher ses défauts.» Je lui avais en effet mis un voile très-léger, pour lui donner plus de majesté, et pour qu'elle parût plus décemment devant les dames de la cour; mais moi, par dépit, je le déchirai, et je fis voir mon Jupiter dans toute sa belle nudité. Mme d'Étampes s'imagina que je l'avais fait par mépris pour elle, et, la colère lui montant au visage, et moi ne pouvant plus me retenir, je voulus parler; mais le roi, qui s'en aperçut, me coupa la parole, en me disant: Taisez-vous; vous aurez plus de bien que vous n'en voudrez. Forcé au silence, je me tordais les mains; Mme d'Étampes en était d'autant plus furieuse. Ce qui fit que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, en disant à haute voix: J'ai dérobé à l'Italie l'homme le plus habile qui fût jamais.

Je laissai mon Jupiter à sa place, et je partis pour Paris, après avoir reçu mille écus d'or, partie pour mon traitement et partie pour les avances que j'avais faites. J'étais si content, qu'après mon dîner je fis présent de tous mes vêtements, qui étaient de fourrures fines et d'étoffes fort belles, à mes compagnons de travail: chacun d'eux eut sa part, selon son mérite; mes domestiques, mes valets d'écurie, ne furent pas même oubliés. Je voulais leur donner du zèle, pour être bien servi de toutes les manières. Ayant repris courage, je m'attachai à mon colosse qui était ma statue de Mars, dont la carcasse était formée de morceaux de bois artistement entrelacés et revêtus de plâtre; et je raconterai une anecdote plaisante à laquelle cette statue donna lieu. J'avais défendu à mes gens de faire entrer des filles dans ma maison; mais cet ordre était mal exécuté. Ascagne était amoureux d'une jeune fille fort jolie, qui le payait de retour; elle se sauva une nuit de chez ses parents, pour venir le trouver, et ne voulut plus y retourner. Ascagne, ne sachant qu'en faire, la cacha dans la statue, lui arrangea un lit dans la tête avec beaucoup d'art, et il venait l'en faire sortir pendant la nuit. Comme cette tête était fort avancée, je l'avais découverte par un peu de vanité, pour la laisser voir au public. Les plus voisins montaient jusque sur leurs toits pour la regarder. Comme le bruit courait depuis longtemps que ce vieux château était habité par un esprit, que je n'avais cependant jamais vu ni entendu, et que cette fille qui était couchée dans cette tête la faisait remuer de temps en temps, le sot peuple disait que l'esprit s'était déjà emparé de cette grande figure, et qu'il lui faisait mouvoir les yeux et la bouche, comme si elle voulait parler; les uns en étaient effrayés, et les autres plus malins s'efforçaient de le leur faire croire, quoiqu'ils ne sussent pas qu'il y avait dans cette tête un véritable esprit.

VIII.

Le roi cependant, à la sollicitation de Mme d'Étampes, lui reprocha de perdre son temps et son talent à faire pour d'autres des vases, des salières, des têtes, des portes, et de négliger les grands ouvrages qu'il lui avait commandés. Mme d'Étampes conseilla en riant au roi de le faire pendre, car, disait-elle, il l'avait bien mérité.

IX.

Benvenuto, mobile et mécontent, laissa à Paris son hôtel et ses ateliers à Ascagne, et partit pour l'Italie, en passant par Plaisance; il fut reconnu par le bâtard du pape Farnèse, Pier Luigi, et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il alla le voir. Je le trouvai à table, dit-il, avec les Landi, qui le tuèrent depuis. Pier Luigi lui demanda pardon des persécutions qu'il lui avait fait subir à Rome sous le pape son père, et lui proposa de le garder à Ferrare pour travailler à l'embellissement de cette ville.