Or admirons, dit Cellini, la justice de Dieu, qui ne laisse rien d'impuni sur la terre. Cet homme sembla me demander pardon devant ceux qui peu de temps après me vengèrent, moi et tant d'autres qui avaient été assassinés par lui. Qu'aucun mortel, quelque grand qu'il soit, ne compte donc sur l'impunité de ses crimes. Je dirai dans son lieu que justice sera faite aussi de plusieurs de mes persécuteurs. Ce n'est point la vanité qui m'arrache ces tristes réflexions; je les fais pour rendre grâce à Dieu, dont la puissante protection ne m'a jamais manqué, parce que je l'ai toujours imploré au milieu de mes angoisses.

Ce mélange de scélératesse et de dévotion sincère donne à ce temps un caractère de pittoresque moral qui n'éclate jamais mieux que dans ce naïf scélérat.

X.

En quittant Ferrare, Benvenuto se rendit à Florence. Le duc, qui était alors comte de Médicis, le reçut à Poggio, villa magnifique, à quelques milles de sa capitale. Il lui commanda une œuvre de sculpture dont il décorait en ce moment la Logia de Lanzi, espèce d'amphithéâtre couvert, mais en plein air, où l'on exposait à perpétuité les œuvres immortelles des artistes toscans à l'admiration et à la gloire du peuple sur la place du Gouvernement.

Ce fut le chef-d'œuvre de Benvenuto. La femme de Cosme lui donna mille distractions et mille déplaisirs pour un diamant qu'elle désirait faire acheter à son mari, et que Benvenuto dépréciait; à la fin il alla, pour se distraire, faire un voyage d'artiste à Venise. Son objet principal était de revoir le Titien et le fameux Sanzovino, sculpteur florentin au service de Venise; il fut reçu d'eux en compatriote et en ami. Ayant rencontré Laurenzio, le ministre du duc Alexandre, en compagnie de quelques républicains proscrits, ils lui conseillent de retourner en France, au lieu d'honorer de ses chefs-d'œuvre le tyran de sa patrie. Il les quitta sans leur répondre. Il n'assassinait que dans sa propre cause. Les ennemis politiques n'étaient à ses yeux que de féroces dupeurs. Il revint à Florence achever son Persée, œuvre désormais de sa vie. Il avait pris pour type de son héros mythologique l'instant où Persée élève dans sa main la tête de Méduse qu'il vient de couper, et où il foule du pied droit le tronc sanglant qui palpite encore.

Nous citons ici, comme nous l'avons cité dans notre entretien sur Bernard de Palissy, le travail et l'anxiété de Benvenuto dans la fonte de cette œuvre divine en bronze. Combien de fois, avant de connaître la vie et les procédés de Benvenuto Cellini, ne nous sommes-nous pas arrêté à Florence devant la Logia dei Servi pour contempler ce miracle du génie humain! C'est la beauté, la colère et la victoire vengeresse fondues dans une même expression; Cosme en fut ravi, et le peuple toscan le rangea dès le premier jour au rang de ces œuvres qui n'ont pas de secondes.

Voici comment il rend compte des efforts fiévreux que lui coûta la fonte de Persée; on croit assister à l'enfantement de la vie.

XI.

Le succès que j'avais obtenu dans la fonte de ma Méduse devait me faire croire que je réussirais aussi dans mon Persée, dont le modèle était achevé et enduit de cire; mais le duc, après l'avoir admiré, soit qu'il eût été prévenu par mes ennemis, soit qu'il se le fût imaginé lui-même, me dit un jour: Benvenuto, je ne crois pas que votre Persée puisse venir en bronze; l'art ne vous le permet pas. Ces paroles me piquèrent, et je lui répondis: Je vois, Monseigneur, que vous avez peu de confiance en moi, et que vous croyez trop ce qu'on vous dit, parce que vous ne vous y entendez pas.—Je fais profession de m'y entendre, me dit-il sur-le-champ, et je m'y entends fort bien.—Oui, comme prince, lui dis-je, mais non comme artiste; car vous devriez avoir confiance en moi, d'après la tête de bronze que j'ai faite, d'après le Ganymède que j'ai restauré, et qui m'a donné plus de peine que si je l'avais fait à neuf, et d'après cette statue de Méduse, qui est devant vos yeux, et qui est un ouvrage sans exemple. Sachez, Monseigneur, que tous les beaux ouvrages que j'ai faits pour le grand roi François ont parfaitement réussi; mais ce prince m'encourageait par les moyens qu'il me procurait, par la quantité d'ouvriers qu'il me mettait à même de salarier. Que Votre Excellence fasse comme lui, et me procure des secours, je serai certain alors de lui offrir un ouvrage digne d'elle; mais elle ne me donne, pour que j'en vienne à bout, ni argent ni courage. Le duc, pendant que je parlais, se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et semblait m'écouter avec peine; et moi, je m'affligeais en pensant à l'état magnifique que j'avais laissé en France. Comment se peut-il, Benvenuto, me dit enfin le duc, que cette belle tête de Méduse, qui est là haut dans la main de Persée, puisse bien venir?—Vous voyez bien, lui répondis-je sur-le-champ, que vous n'y comprenez rien. Si Votre Excellence avait quelque connaissance de l'art, elle ne craindrait rien pour cette tête, mais pour le pied droit du Persée, qui est si éloigné de l'autre, et vers lequel la matière aura plus de peine à parvenir. Le duc, à ces mots, se tourna un peu en colère vers les messieurs qui étaient présents, en leur disant: Je crois que ce Benvenuto a pris à tâche de me contrarier en tout. Je veux savoir quelles raisons il peut me donner pour me convaincre, et avoir la patience de l'écouter.—Voici mes raisons, dis-je alors, et Votre Excellence les comprendra facilement. Je les lui expliquai le plus clairement qu'il me fut possible, et je les passerai ici sous silence, pour n'être pas trop long. Après m'avoir entendu, il me quitta en branlant la tête.

Cependant je secouais mes chagrins, et je me donnais du courage, malgré tous mes regrets, qui me reportaient vers la France, où je trouvais plus de secours que dans Florence, ma patrie, et que je n'avais quittée, dans le fond, que pour faire du bien à ma pauvre famille. J'espérais que, si je venais à bout de mon Persée, toutes mes peines se changeraient en gloire et en plaisirs. Je fis des amas de bois de pin, je revêtis de terre convenable la carcasse de ma statue, et je l'armai de bons ferrements; enfin, je préparai tout pour me mettre en état de la jeter en fonte. Je fis ensuite creuser une fosse, dans laquelle je la fis transporter avec toutes les précautions possibles, et selon toutes les règles de l'art, ou celles que me dicta mon expérience ou mon imagination; et, lorsque j'eus donné toutes mes instructions à mes travailleurs et à mes ouvriers, je me tournai du côté de mon fourneau, que j'avais fait remplir de cuivre et d'étain, selon les proportions. J'y fis mettre le feu, que je dirigeai moi-même avec beaucoup de fatigues, étant contrarié, tantôt par la flamme, qui menaçait d'incendier mon atelier, et tantôt par le vent et la pluie qui venaient du côté du jardin, et qui refroidissaient mon fourneau. Obligé de combattre contre tant d'accidents imprévus, mes forces ne purent plus y résister, et je fus saisi d'une grosse fièvre qui m'obligea d'aller, tout désespéré, me jeter sur mon lit, après avoir renouvelé mes avertissements à mes gens, qui étaient au nombre de dix, et surtout à Bernardino, mon premier garçon, auquel je dis: Observe bien tout ce que j'ai ordonné de faire; car je sens le plus grand mal que j'aie jamais éprouvé; il me semble que je vais mourir. En attendant, mangez et buvez, et préparez-vous à ce grand ouvrage. Quelque temps après, un homme tout tortu, pâle et tremblant comme s'il allait à la mort, vint me dire: Ô malheureux Benvenuto! tout est perdu, et il n'y a pas de remède! À ces mots, je fis un grand cri, je sautai à bas de mon lit, et je m'habillai. Je jurais après tous ceux qui s'approchaient de moi, je les frappais des pieds et des mains, et je me désolais en disant: J'éprouve quelque trahison, mais je la découvrirai; et, avant de mourir, je saurai m'en venger. Je courus ensuite à mon atelier, où je vis tout mon monde bouleversé. Écoutez-moi, leur dis-je; et, puisque vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, obéissez-moi sans dire mot, à présent que je suis avec vous! À ces mots, un maître fondeur, nommé Alexandre Lastricati, me répondit que je voulais faire une chose impossible. Cette réponse me mit tellement en fureur que je leur fis peur à tous, et qu'ils me dirent: Commandez, nous vous obéirons en toutes choses. Ils me parlèrent ainsi parce qu'ils me croyaient à moitié mort. J'allai voir aussitôt mon fourneau, où le métal avait formé une espèce de pâté; mais j'envoyai chercher du bois de chêne, qui fait un feu plus vif que les autres; j'en remplis la fournaise, et bientôt je vis ce pâté s'amollir. À cet aspect, tous mes travailleurs reprirent courage, et m'obéirent avec une nouvelle ardeur. Je fis jeter dans le fourneau environ soixante livres d'étain de plus, qui, à force de feu et de remuement, rendirent bientôt toute cette masse plus liquide. Ce succès me ressuscita. Je ne pensai plus ni à ma fièvre, ni à ma peur de mourir, quand tout à coup il se fit une explosion qui nous effraya tous, et moi plus que les autres. La matière se soulevait et se répandait. Aussitôt je fis ouvrir les canaux qui devaient la conduire dans le moule; et, voyant qu'elle coulait avec trop de lenteur, j'envoyai chercher tous mes plats, mes assiettes, mes pots et mes écuelles, qui étaient d'étain, au nombre de deux cents environ, et je les jetais au fur et à mesure dans le fourneau. Quand mes ouvriers virent le bronze se vider avec aisance, ils furent remplis de joie, et ils m'obéissaient avec plus d'ardeur; et moi, me mettant à genoux: Grand Dieu! m'écriai-je, qui êtes ressuscité et monté au ciel, faites que mon moule se remplisse bien vite! Ce qui arriva et me fit rendre à Dieu mille actions de grâces. Ensuite je me tournai vers un grand plat qu'on m'avait servi sur un mauvais banc, je mangeai avec appétit, et je bus avec toute ma brigade; et, comme il était déjà tard, j'allai me remettre au lit gai et content, sans me soucier de ma fièvre[17].