J'avais alors une excellente servante[18] qui, sans m'en avertir, m'avait acheté un chapon gras. Le matin, quand je me levai, à l'heure du dîner: Oh! oh! dit-elle, voilà cet homme qui comptait mourir hier! Je crois que les coups de pied et de poing qu'il nous a donnés cette nuit ont fait tant de peur à la fièvre, qu'elle n'a plus osé reparaître. Je me mis à table avec ma bonne famille, dont la joie était revenue avec la mienne, et qui avait remplacé par de la poterie de terre tous les plats d'étain que j'avais jetés dans le feu. Après mon dîner, je reçus la visite de tous mes ouvriers, qui m'avouèrent que je leur avais fait voir des choses qu'ils n'auraient jamais crues possibles, ce qui ne laissait pas que d'enfler un peu ma vanité. Ensuite, ayant mis la main à ma bourse, je les payai bien, et je les renvoyai tous contents.

Le majordome Riccio, mon ennemi, était impatient de savoir comment les choses s'étaient passées. Les deux hommes que je soupçonnais de m'avoir mal servi lui dirent que j'étais plus qu'un diable; car un simple diable n'aurait pu venir à bout de ce que j'avais fait. Il l'écrivit aussitôt au duc, qui était à Pise, et il en mit dans sa lettre plus encore qu'on ne lui en avait raconté.

Deux jours après, lorsque mon ouvrage fut bien refroidi, je commençai à le découvrir peu à peu. Je vis d'abord la tête de Méduse, parfaitement coulée, ce qui fut favorisé par les ventouses dont j'avais parlé au duc. La tête de Persée n'avait pas moins bien réussi, et j'en fus surpris davantage; car la matière avait servi tout juste pour la remplir entièrement, et je regardai cela comme un coup du ciel. À mesure que j'allais plus avant, j'étais de plus en plus satisfait. Finalement, j'arrivai au pied de la jambe droite, et je trouvai le talon rempli, ce qui, me faisant plaisir d'un côté, me fâchait de l'autre, parce que j'avais prédit au duc qu'il n'arriverait pas à bien; mais il manquait quelque chose aux doigts, et j'en fus bien aise, afin de lui faire voir que je savais ce que je disais; car la matière ne serait jamais parvenue jusqu'à ce pied, et il aurait totalement été manqué, si je n'avais jeté dans le fourneau toute ma vaisselle d'étain, ce que personne n'avait imaginé avant moi.

Glorieux de ma réussite, j'allai trouver le duc à Pise, pour lui en faire part. Lui et la duchesse me firent l'accueil le plus gracieux; et, quoique le majordome lui eût écrit tout ce qui s'était passé, ils en voulurent apprendre tous les détails de ma propre bouche. Mais ce qui étonna davantage le duc, ce fut de voir accomplie la prédiction sur le pied de la statue. Les voyant si bien disposés en ma faveur l'un et l'autre, je leur demandai la permission d'aller faire un tour à Rome. Elle me fut accordée; mais le duc me fit promettre de revenir bien vite pour mettre la dernière main à mon Persée, et me donna en même temps des lettres de recommandation pour son ambassadeur auprès du pape, qui était alors Jules III.

Après avoir donné mes ordres aux personnes qui composaient mon atelier, je partis pour Rome; j'y allais pour voir Antonio Altoviti, auquel j'avais fait son buste en bronze pour orner son cabinet. Je dois dire, en passant, qu'il le montra à Michel-Ange, et que celui-ci, en le voyant, lui demanda quel était l'auteur d'un si bel ouvrage. Sachez, ajouta-t-il, que cette tête est faite selon la manière antique, qui est la bonne, et que, si elle était mieux placée, elle ferait un plus bel effet. Ayant ensuite appris que c'était de mes mains qu'elle était sortie, il m'écrivit cette lettre: «Mon cher Benvenuto, je vous ai longtemps connu comme le plus grand orfévre que nous eussions, et je vous reconnais aujourd'hui pour le premier sculpteur. M. Altoviti m'a fait voir son portrait en bronze, et m'a dit qu'il était de vous: il m'a fait le plus grand plaisir; mais il l'a placé dans un faux jour, ce qui l'empêche de produire le merveilleux effet dont il est susceptible.»

Cette lettre était accompagnée des paroles les plus aimables pour moi, et je l'avais montrée au duc, avant de partir, lequel, à ce propos, me chargea de lui dire, dans ma réponse à sa lettre, de revenir à Florence, qu'il le nommerait l'un des quarante-huit membres du conseil, et qu'il ferait plus encore; mais Michel-Ange ne répondit point à ma lettre que j'avais montrée à Son Excellence avant de la cacheter; ce qui la mit de mauvaise humeur contre lui. Étant donc à Rome, j'allai voir Altoviti, qui me répéta les paroles de Michel-Ange, et chez lequel j'avais placé quelque argent, dont il me devait l'intérêt, ainsi que le prix de son buste; mais, quand nous fûmes sur cet article, il parut si refroidi envers moi, et il me donna de si mauvaises raisons, que je fus obligé de lui laisser mon argent en rente viagère à quinze pour cent, et que je perdis le prix du buste que je lui avais fait. J'allai ensuite baiser les pieds du pape, dont j'espérais obtenir quelque travail; mais il avait été prévenu par notre ambassadeur. De là je me rendis chez Michel-Ange; je lui répétai les offres du duc, que j'avais insérées dans ma lettre. Il me répondit qu'il était employé à Rome, à la fabrique de Saint-Pierre; et, comme je le pressais de se rendre aux désirs du duc et à l'amour qu'on doit à sa patrie: Avez-vous été bien content de lui? me dit-il. Très-content, lui répondis-je. Mais il savait tout ce que j'avais souffert, et il refusa absolument de se remettre à son service.

Ayant éprouvé la mauvaise foi des marchands, dans mes rapports d'intérêt avec Altoviti, je retournai très-mécontent à Florence, où ma première visite fut pour le duc, qui était à son château au-dessus du pont des Rifredi. J'y rencontrai son majordome Riccio, et, comme j'allais le saluer: Oh! vous voilà retourné, me dit-il en battant des mains, et il me tourna le dos. Je ne pus comprendre ce que voulait dire ce sot homme, avec de telles manières; mais je le laissai, et j'allai chez le duc, qui était dans son jardin. Surpris de me voir, l'accueil qu'il me fit fut de me faire signe de m'en aller. J'en demandai la raison à M. Sforza, qui était un de ses intimes, et qui ne me répondit que ces mots en souriant: Benvenuto, comportez-vous bien, et moquez-vous du reste. Cependant quelques jours après il m'obtint une audience. Le duc me reçut assez froidement, et me demanda ce que j'avais fait à Rome. Je lui parlai de mon affaire Altoviti, et ensuite de Michel-Ange, sur lequel je lui racontai une anecdote que j'avais passée sous silence. Monseigneur, lui dis-je, quand j'ai proposé à Michel-Ange de venir à Florence, je l'avais engagé à se reposer sur Urbin, l'un de ses ouvriers, de ses travaux à finir; mais celui-ci se mit à crier avec une voix de paysan: Je ne veux point quitter mon maître, jusqu'à ce qu'il m'ait écorché, ou que je l'aie écorché moi-même. Et le duc se mit à rire en disant: Puisque Michel-Ange ne veut pas venir, tant pis pour lui! Après ces paroles, je pris congé de Son Excellence.

XII.

Le duc, après ce merveilleux triomphe de Benvenuto, prévoyant la guerre avec Pise, voulut utiliser à la défense de la capitale les souverains artistes qui avaient contribué à sa décoration. Il choisit Benvenuto pour fortifier les portes principales de Florence. Son bouillant caractère faillit encore lui coûter la vie.

À la garde de la porte de Prato était un capitaine lombard, qui avait les formes aussi robustes que grossières, et qui était aussi présomptueux qu'ignorant. Il me demanda ce que je prétendais faire; je lui montrai fort poliment mon plan. Pendant ce temps-là, il secouait la tête, il se tournait tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, remuait ses jambes, tordait ses moustaches qui étaient très-longues, en me disant: Que le diable m'emporte, si j'entends quelque chose à cela!—Si vous n'y entendez rien, lui répondis-je enfin en lui tournant les épaules, laissez-moi donc faire.—Holà, maître! me répondit-il, est-ce que vous avez envie de vous tirer du sang avec moi?—Il me serait plus facile, lui répartis-je en colère, de vous en tirer que de fortifier cette porte; et, en même temps, nous mîmes l'épée à la main: mais une foule de nos honnêtes Florentins accourut pour nous séparer, en lui donnant tort, parce que j'agissais par ordre de Son Excellence, et depuis il me laissa en repos. Quand j'eus achevé mon bastion à la porte de Prato, j'allai à celle de l'Arno, où commandait un officier de Césène, extrêmement poli; il avait l'air d'une jolie femme, et c'était l'homme le plus brave du monde. Nous nous accordâmes si bien que mon travail fut beaucoup mieux fait à cette porte qu'à l'autre. Bientôt après, les gens de Pierre Strozzi ayant fait une incursion dans le comté de Prato, l'alarme y fut si grande que tous les habitants chargeaient leurs charrettes de leurs effets, et les portaient dans la ville. Il y en avait une si grande quantité qu'elles se touchaient toutes. Voyant ce désordre, j'avertis les gardes de la porte d'avoir soin qu'il n'arrivât pas comme à Turin, où un pareil embarras avait empêché d'abaisser la sarrasine qui resta suspendue sur les charrettes, et fit prendre la ville. Mes avertissements déplurent au capitaine lombard, qui voulut sottement recommencer notre querelle; mais nous fûmes encore séparés, et, mon bastion achevé, je le quittai, et j'allai recevoir assez d'argent, auquel je ne m'attendais pas, ce qui me mit en état de finir mon Persée.