XIII.
Il fut récompensé de son chef-d'œuvre en honneur plus qu'en argent.
«Je commençai donc, dit-il, à mettre ma statue en état d'être montrée; et, comme il me manquait un peu d'or et certaines choses pour la perfectionner, je murmurais, je me plaignais, je maudissais le jour où j'avais quitté la France et son grand roi; et je ne prévoyais pas encore tout ce qui me devait arriver avec un prince qui me laissait travailler pour lui, aux dépens de ma propre bourse. Cependant, lorsque j'eus permis au public de voir ma statue, il s'éleva, grâces à Dieu, un cri si universel d'approbation, qu'il ne laissa pas que de me consoler. Le même jour, plus de vingt sonnets[19] furent attachés autour de mon Persée; et, les jours suivants, il y en eut une grande quantité de faits en grec et en latin, par les professeurs et les écoliers de l'université de Pise, qui étaient venus en vacances. Mais les éloges qui me flattèrent le plus furent ceux des maîtres de l'art, des peintres Jacobo de Puntormo, de l'habile Bronzino, qui ne se contenta pas de compliments, et qui y joignit de beaux vers. J'ôtai ma statue des yeux du public, pour y mettre ensuite la dernière main.
Quoique le duc eût été témoin de l'approbation de notre excellente école, cela ne l'empêcha pas de dire qu'il était bien aise que j'eusse obtenu cette petite satisfaction, parce qu'elle m'exciterait à l'achever; mais que ma statue étant tout à fait découverte et vue de tous les côtés, on y trouverait des défauts qu'on n'avait point aperçus, et que je devais m'armer de patience. Il parlait d'après Bandinello, qui lui cita pour exemple le Christ et le saint Thomas de bronze d'André Verrochio; le beau David du divin Michel-Ange, qui n'était parfait que par devant. Bandinello jugeait mal du goût public par tout ce qu'on avait dit de son Hercule. Un jour même que le duc causait avec lui sur mon ouvrage, Bernardone, venant à l'appui de cet envieux, lui dit qu'autre chose était de faire de grandes figures ou d'en faire de petites; et, avec des paroles pleines de fiel et de mensonges, il tâchait de me nuire et de se venger.
Cependant, grâces à Dieu, mon Persée fut achevé, et je le découvris tout à fait au public un jeudi matin. Une grande quantité de monde se rassembla pour le voir, même avant le jour, et tous le louaient à l'envi les uns des autres. Le duc restait caché près d'une fenêtre, pour écouter ce qu'on en disait, et son contentement fut si grand qu'il m'envoya M. Sforza pour m'en faire part, ce qui, ajouté aux louanges que je recevais de côté et d'autre, fut d'autant plus glorieux pour moi qu'on me montrait au doigt comme une chose merveilleuse.
Parmi ceux qui me félicitèrent le plus, se trouvaient deux gentilshommes qui avaient été envoyés auprès du duc, de la part du vice-roi de Naples, pour des affaires d'État. Je leur fus désigné comme je passais sur la place; et ils m'approchèrent avec précipitation, le chapeau à la main; ils me haranguèrent comme si j'eusse été un pape. J'avais beau m'humilier, leurs compliments ne finissaient pas; et, comme il s'assemblait une grande quantité de gens autour de nous, j'en étais si confus que je les priai de faire trêve à tant de cérémonies, et de nous éloigner. Ils m'engagèrent ensuite à aller dans leur pays, où l'on me donnerait le traitement que je souhaiterais, en me disant que Giovanangelo de Servi leur avait fait une fontaine ornée de plusieurs figures, qui étaient loin de la beauté des miennes, et qu'on l'avait comblé de biens. Quand ils eurent fini leurs longs discours, je leur répondis que j'étais au service d'un prince plus amateur des talents que tout autre, et dans le sein de ma patrie, qui était celle des beaux-arts; que si l'intérêt me faisait agir, je n'avais qu'à rester auprès du grand roi François, qui me donnait un traitement de mille écus d'or, sans compter la facture de mes ouvrages; de sorte que, tous les ans, il m'en revenait plus de quatre mille; que cependant j'avais renoncé à cet état magnifique, et laissé en France le fruit de quatre ans de travail. Avec ces paroles, je coupai court à leurs cérémonies, et je les remerciai de leurs éloges, qui étaient le prix le plus digne des beaux ouvrages, et qui m'encourageraient à en composer de plus beaux encore. Ces deux gentilshommes voulaient reprendre le cours de leurs compliments; mais je les saluai avec beaucoup de respect, et je m'éloignai d'eux.
Deux jours après, voyant que les éloges allaient toujours en croissant, je me disposai à aller voir le duc, qui m'adressa ces gracieuses paroles: Mon cher Benvenuto, vous avez satisfait moi et tout le public; je vous promets de vous rendre content à votre tour, d'une manière qui vous étonnera, avant que deux jours soient passés. Ces belles promesses firent tourner vers Dieu toutes les facultés de mon âme, et je baisai le pan de l'habit de Son Excellence, les larmes aux yeux. Je lui dis ensuite: Mon glorieux maître, vrai rémunérateur des talents et de ceux qui les professent, je vous demande un congé de huit jours, pour un pèlerinage que je veux faire, afin de remercier Dieu, qui m'a prêté son secours, et m'a donné assez de force pour venir à bout de ma statue. Le duc me demanda où je voulais aller. Aux Camaldules de Vallombreuse, lui répondis-je, et de là aux bains de Sainte-Marie, et peut-être jusqu'à Sertila, où je crois que l'on peut trouver de belles antiques; ensuite je retournerai par Saint-François de la Vernia, toujours remerciant Dieu sur mon chemin. Eh bien, partez, j'y consens, me dit le duc; laissez-moi seulement un souvenir en deux vers. J'en fis, un moment après, quatre, que je priai M. Sforza de lui remettre, et auquel il dit, en les recevant: Mettez-les-moi tous les jours sous les yeux, afin que je fasse ce que je lui ai promis, car il me tuerait, si je l'oubliais. M. Sforza me répéta ces propres paroles, en portant presque envie à la faveur dont je jouissais auprès du duc.
Je sortis de Florence, et je fis mon pèlerinage, ne cessant de chanter des psaumes et des oraisons en la gloire de Dieu; ce qui me délectait d'autant plus que la saison était belle, et le pays que je parcourais extrêmement agréable. J'avais pour guide un de mes garçons, qui était de ce pays-là. Arrivé aux bains, je fus parfaitement bien accueilli dans sa maison, par son père et un vieil oncle qu'il avait, qui était médecin-chirurgien, et se mêlait un peu d'alchimie. Celui-ci me fit voir que les bains avaient des mines d'or et d'argent, et beaucoup d'autres choses fort curieuses, et, lorsqu'il se fut familiarisé avec moi, il me dit un jour: Si notre duc voulait m'entendre, je lui ferais connaître un projet fort avantageux. Près des Camaldules, il y a un tel passage que, si des vaisseaux voulaient le traverser malgré nous, ils ne le feraient pas sans danger. Et ce bon vieillard me mit sous les yeux un plan du pays, fait de sa main, où il me fit voir la vérité de ce qu'il me disait. Je pris le plan, et je retournai à Florence le plus vite possible; et, sans m'arrêter, je courus au palais. Je rencontrai en chemin le duc, qui me dit: Je ne vous attendais pas si tôt!—Monseigneur, lui répondis-je, je suis venu pour le service de Votre Excellence; car j'aurais demeuré volontiers encore quelque temps dans ce beau pays. Il me conduisit dans un cabinet secret, et alors je lui montrai le plan du vieillard. Il l'approuva beaucoup, et me dit qu'il s'en occuperait; et, après un peu de réflexion: Au reste, ajouta-t-il, nous nous sommes accordés, le duc d'Urbin et moi, et c'est à lui à s'en charger; mais gardez-en le secret; je vous remercie de votre zèle.
Le lendemain, le duc, après quelques propos joyeux, me dit: Demain, sans faute, j'expédierai votre affaire. Soyez tranquille là-dessus. Le moment arrivé, je courus au palais; mais, comme les mauvaises nouvelles viennent plus vite que les bonnes, M. Jacobo Guidi, secrétaire de Son Excellence, m'appela avec sa bouche de travers, et d'une voix assez haute, se tenant droit comme un pieu, me dit: Le duc veut savoir ce que vous demandez pour votre Persée. À ces mots je restai stupéfait, et je lui répondis que je ne mettais pas de prix à mes travaux vis-à-vis de Son Excellence, et que ce n'était pas ce qu'elle m'avait promis il y avait deux jours. Cet homme, plus roide encore et d'une voix plus haute: Je vous demande de sa part ce que vous en voulez, et je vous ordonne de me le dire, sous peine de sa disgrâce. Moi, qui croyais avoir non-seulement gagné, mais mérité toute la faveur du duc par mes travaux désintéressés, j'entrai, aux paroles insolentes de ce vilain homme, dans une si grande colère, que je lui dis que, quand le duc me donnerait dix mille écus, il ne me payerait pas trop, et que je ne me serais pas arrêté à Florence, si je ne m'étais attendu qu'à ce prix. Le Guidi me répondit par des paroles plus sottes encore, que je repoussai outrageusement, et, le lendemain, m'étant présenté devant le duc: Savez-vous, me dit-il en colère, que les villes et les palais se font pour dix mille écus?—Vous trouverez beaucoup d'hommes, lui répondis-je en baissant la tête, qui vous en feront; mais pour des Persées, non; et je m'en allai. Quelques jours après, la duchesse m'envoya chercher, et me dit qu'elle voulait m'accorder avec le duc, et que je m'en reposasse sur elle. Je répondis à ces paroles obligeantes que je n'avais jamais demandé, pour prix de mes peines, que les bonnes grâces de Son Excellence; qu'elle me les avait promises, qu'il n'était pas nécessaire qu'elle s'interposât pour m'obtenir une récompense que je ne demandais pas, puisque je me contentais de la moindre, si le duc me continuait ses bontés.
Benvenuto, me dit-elle, en souriant et en me tournant le dos, vous feriez mieux de vous en rapporter à moi.