Je croyais avoir bien fait de parler ainsi; mais il en résulta le contraire de ce que j'attendais, parce que la duchesse, quoiqu'un peu fâchée contre moi, avait un excellent esprit et un bon cœur. J'étais lié, dans ce temps-là, avec Jérôme Albizzi, commissaire de l'infanterie, qui me dit qu'il voulait m'accorder avec le duc, et que je ne devrais point pousser les choses au point de l'irriter contre moi. Comme j'avais appris que l'on avait dit au duc que, pour un quatrain[20], je mettrais en pièces mon Persée, et qu'ainsi tout serait fini, je m'en rapportai à Jérôme Albizzi, qui m'assura que je serais content, et que je resterais dans les bonnes grâces de Son Excellence. Cet homme, qui s'entendait mieux en soldats qu'aux choses de l'art, alla parler au duc, qui, de son côté, s'en remit à son jugement. Il pensa donc que trois mille cinq cents écus suffiraient pour me dédommager de mes travaux, et que je serais bien récompensé. Il m'écrivit là-dessus une lettre que le duc souscrivit. Que l'on juge du plaisir que j'eus à la recevoir! La duchesse, l'ayant su, ne put s'empêcher de dire que, si je m'en étais rapporté à elle, j'aurais eu cinq mille écus d'or. M. Alamanni Salviati, qui était présent, me répéta ces paroles, et se moqua de moi en disant que je n'avais que ce que je méritais.
Le duc me faisait payer cent écus d'or par mois. Antonio de Nobili, qui avait cette commission, m'en donna d'abord cinquante, ensuite vingt-cinq, et souvent rien du tout. Voyant ainsi mon payement se prolonger, je m'en plaignis, mais il m'allégua la pénurie d'argent qui était au palais et me promit de m'en donner à mesure qu'il en arriverait; de sorte que j'en vins avec lui aux grosses paroles; mais bientôt il mourut, et il m'est redû cinq cents écus d'or, au moment où je parle. Il m'était redû aussi quelque argent sur mon traitement; mais le duc, tourmenté pendant quarante heures d'une rétention d'urine, sur laquelle la médecine ne pouvait rien, eut recours à Dieu; et il fit payer l'arriéré de tout le monde. Mon Persée seul fut oublié.
J'avais résolu de ne plus en parler; mais je suis forcé d'y revenir, et de laisser le fil de mon discours pour retourner un peu en arrière. Je comptais donc bien faire en refusant l'intercession de la duchesse, et en lui disant que je me contenterais de tout ce que le duc voudrait me donner, parce que je savais qu'il était irrité contre moi, et que je voulais l'apaiser par mes soumissions; car, m'étant plaint à lui de quelques injustices que j'avais éprouvées, il m'avait répondu: Il en est de ceci comme de votre Persée, dont vous me demandez dix mille écus. Vous êtes trop intéressé; je le ferai estimer, et je le payerai en conséquence. À cela j'avais répondu d'une manière trop hardie envers un prince comme lui, en lui disant: Comment ferez-vous estimer ma statue, puisqu'il n'y a personne à Florence qui soit capable de la faire?—Je trouverai quelqu'un, me dit-il en colère. Il entendait par là se servir de Bandinello. Je lui répondis alors: Monseigneur, vous m'avez commandé un ouvrage d'une extrême difficulté, que j'ai achevé, et qui a mérité les éloges de cette divine école; je ne dis pas que le célèbre Bronzino, qui l'a loué en prose et en vers, n'en pût faire autant, s'il était sculpteur; je ne dis pas que le divin Michel-Ange, mon maître, n'en fût venu à bout dans le temps de sa jeune vigueur; mais je ne connais que ces deux-là dans notre école. Vous-même, Monseigneur, vous m'en avez témoigné un grand contentement; j'ai reçu de vous les plus magnifiques éloges. Quelle plus belle récompense pouvez-vous m'accorder? elle me suffit, et j'en rends grâces de tout mon cœur à Votre Excellence.—Vous croyez donc, me repartit le duc, que je ne puis la payer? Je la payerai plus qu'elle ne vaut.—Je ne m'étais attendu, pour le prix de mes peines, lui dis-je alors, qu'à l'approbation de cette école. Reprenez la maison que vous m'avez donnée; car je ne veux plus y rentrer, ni rester à Florence. À ces paroles pleines de courroux, il me dit avec plus de colère encore: Gardez-vous bien de partir! m'entendez-vous? De manière que de peur je le suivis au palais; car nous nous trouvions alors près de Sainte-Félicité. Quand nous y fûmes, il chargea l'archevêque de Pise et M. de la Stacca de dire à Bandinello d'estimer Persée. Il refusa d'abord cette commission, parce que nous étions mal ensemble; mais sur un ordre réitéré, après l'avoir bien examiné pendant deux jours, il prononça que ma statue valait dix-huit mille écus. Le duc devint furieux de cette estimation; et, lorsque j'en eus connaissance, je dis que je ne voulais rien de ce qui venait de Bandinello. C'est alors que la duchesse me dit de m'en rapporter à elle; ce que je refusai pour mon malheur.»
Cette série de vicissitudes était couronnée par le bonheur de famille que la Providence avait réservé pour les jours avancés de Benvenuto, en récompense des soins si tendres qu'il avait lui-même témoignés à son vieux père, et de la vive affection qu'il avait nourrie pour ses sœurs. La plus jeune d'entre elles, mariée et mère de famille à Florence, le logeait, le nourrissait, l'aimait et lui faisait goûter l'affection de ses nièces. Un autre eût été aussi heureux que la destinée le comporte. Cependant il pensait à retourner en France au service de François Ier. Il en fit parler au duc de Florence. Le duc rejeta bien loin cette requête, et continua ses commandes et ses bienfaits dans certaines limites, et Benvenuto devint, après Michel-Ange, le plus grand sculpteur d'Italie.
Il perdit son principal protecteur à la cour dans le cardinal Hippolyte de Médicis, qui prit la fièvre et la mort des maremmes de Toscane, dans un voyage où il accompagna le grand-duc son frère quelque temps après.
Benvenuto lui survécut peu; il mourut lui-même, riche et honoré, le 1er février 1570, et ses obsèques furent dignes de Florence et de lui. La croix monumentale qu'il avait conçue et exécutée vingt ans avant s'éleva dans l'église de la Nunziata sur sa tombe; on l'y admire encore. Semblable à ces grands musiciens qui écrivent en notes leurs plus magnifiques accents funèbres pour être chantés à leur propre convoi, il dormit sous le marbre qu'il s'était lui-même préparé. Cette croix, le Persée, et ses Mémoires furent ses éternels monuments, mais le plus impérissable furent ses Mémoires.
XIV.
Les principaux caractères de sa vie, écrits par lui-même tels que nous venons de vous les raconter, furent la naïveté souvent un peu féroce de ses sentiments et de ses actes. Ils peignent avec exactitude l'enthousiasme pour tous les arts de la main qui renaissaient sous Léon X, le culte du génie, la liberté des passions individuelles, à qui les crimes même étaient pardonnés en faveur d'un chef-d'œuvre de peinture et de sculpture, et enfin ce mélange bizarre de dévotion sincère et d'attentats atroces que l'absolution du pontife effaçait de la main même de l'assassin. La fausse modestie n'existait pas. On se vantait du mal comme du bien. Le génie était la vertu, la bravoure était la gloire. On jetait sa vie ou son immortalité à croix ou pile, pourvu qu'un pape eût le temps de vous pardonner et de vous renvoyer du gibet au ciel. Une sainte jactance affichait même plus de forfaits qu'on n'en avait commis. Ce temps explique Machiavel en politique, Benvenuto Cellini en art et en littérature. Les Médicis vinrent et changèrent ces mœurs en les polissant. Le commerce fit de l'Italie ce que la guerre et la religion en avaient fait sous les Romains et sous le christianisme naissant, ce modèle de l'Europe! Machiavel et Benvenuto Cellini furent les créatures de l'ère, de la politique et des arts, les héros forts et demi-barbares qui précédèrent dans l'antiquité fabuleuse les grandes civilisations.
Lamartine.
FIN.