«Cependant, sans Gori, le séjour de Sienne me devint tout d'abord insupportable; j'espérai qu'en changeant de lieux et d'objet j'allais affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mémoire. Dans le courant de novembre, je me transportai à Pise, décidé à y passer l'hiver, en attendant qu'un destin meilleur vînt me rendre à moi-même; car, privé de tout ce qui nourrit le cœur, je ne pouvais, en vérité, me regarder comme vivant.
«Je restai à Pise jusqu'à la fin d'août 1785, mais sans y rien écrire depuis ces notes; je me bornai seulement à faire recopier les dix tragédies imprimées et à mettre à la marge beaucoup de changements qui alors me parurent suffire. Mais quand plus tard je m'occupai de ma réimpression de Paris, je les trouvai plus qu'insuffisants, et il fallut alors en ajouter quatre fois autant pour le moins. Au mois de mai de cette même année, je me donnai à Pise le divertissement du jeu du pont[3], spectacle admirable, où l'antique se mêle à je ne sais quoi d'héroïque. Il s'y joignit encore une autre fête fort belle aussi dans son genre, l'illumination de la ville entière, comme elle a lieu, tous les deux ans, pour la fête de saint Ranieri; ces deux fêtes furent alors célébrées ensemble, à l'occasion du voyage que le roi et la reine de Naples firent en Toscane pour y visiter le grand-duc Léopold, beau-frère de ce roi. Ma petite vanité eut alors de quoi se trouver satisfaite, car on distingua surtout mes beaux chevaux anglais qui l'emportaient en force, en beauté, sur tous ceux qu'on avait pu voir en pareille rencontre; mais, au milieu d'une jouissance si puérile et si trompeuse, je vis, à mon grand désespoir, que dans cette Italie morte et corrompue il était plus facile de se faire remarquer par des chevaux que par des tragédies.
«Sur ces entrefaites, mon amie était partie de Bologne et avait pris, au mois d'avril, la route de Paris. Décidée à ne plus retourner à Rome, elle ne pouvait se retirer nulle part plus convenablement qu'en France, où elle avait des parents, des relations, des intérêts. Après être restée à Paris jusque vers la fin du mois d'août, elle revint en Alsace, dans la même villa où nous nous étions réunis, l'année précédente. Je laisse à juger avec quelle joie, quel empressement, dès les premiers jours de septembre, je pris, pour me rendre en Alsace, la route ordinaire des Alpes Tyroliennes. Mon ami que j'avais perdu à Sienne, ma bien-aimée qui désormais allait vivre hors de l'Italie, me déterminèrent aussi à ne pas y demeurer plus longtemps. Je ne voulais pas alors, et les convenances ne le permettaient pas, m'établir à demeure aux lieux qu'elle habitait, mais je cherchai à m'en tenir éloigné le moins possible, et à n'avoir plus du moins les Alpes entre nous. Je mis donc en mouvement toute ma cavalerie qui, un mois après moi, arriva saine et sauve en Alsace, où j'avais alors rassemblé tout ce que je possédais, excepté mes livres, dont j'avais laissé à Rome la majeure partie. Mais le bonheur de cette seconde réunion ne dura et ne pouvait guère durer que deux mois, mon amie devant passer l'hiver à Paris. Au mois de décembre, je l'accompagnai jusqu'à Strasbourg, où il m'en coûta cruellement de me séparer d'elle et de la quitter une troisième fois. Elle continua sa route vers Paris, et je retournai à notre maison de campagne; j'avais le cœur bien gros, mais mon affliction cette fois n'avait plus autant d'amertume, nous étions plus près l'un de l'autre; je pouvais, sans obstacle et sans crainte de lui faire tort, tenter une excursion de son côté. L'été enfin ne devait-il pas nous réunir? Toutes ces espérances me mirent un tel baume dans le sang, et me rafraîchirent si bien l'esprit, que je me rejetai tout entier entre les bras des Muses. Pendant ce seul hiver, dans le repos et la liberté des champs, je fis plus de besogne qu'il me fût jamais arrivé d'en faire en un aussi court espace de temps. Ne penser qu'à une seule et même chose, et n'avoir à se défendre ni des distractions du plaisir, ni de celles de la douleur, rien n'abrége autant les heures et ne les multiplie davantage. À peine rentré dans ma solitude, je finis d'abord de développer l'Agis. Je l'avais commencé à Pise, dès le mois de décembre de l'autre année, puis, las et dégoûté de ce travail (ce qui jamais ne m'arrivait dans la composition), il ne m'avait plus été possible de continuer. Mais alors l'ayant heureusement mené à terme, je ne respirai pas que je n'eusse également développé, pendant ce même mois de décembre, la Sophonisbe et la Myrrha. Le mois suivant, en janvier 1786, j'achevai de jeter sur le papier le second et le troisième livre du Prince des Lettres; je conçus et j'écrivis le dialogue de la Vertu méconnue. C'était un tribut que depuis longtemps je me reprochais de n'avoir point payé à la mémoire adorée de mon vénérable ami, François Gori. J'imaginai, en outre, et je développai entièrement la mélo-tragédie d'Abel, dont je mis en vers la partie lyrique: c'était un genre nouveau, sur lequel j'aurai plus tard l'occasion de revenir, si Dieu me prête vie et me donne avec la force d'esprit nécessaire les moyens d'accomplir tout ce que je me propose d'entreprendre. Une fois revenu à la poésie, je ne quittai plus mon petit poëme que je ne l'eusse complétement terminé, y compris le quatrième chant. Je dictai ensuite, je recorrigeai, je rassemblai les trois autres qui, composés par fragments, dans l'espace de dix années, avaient, ce qu'ils ont peut-être encore, je ne sais quoi de décousu. Si grand que soit le nombre de mes défauts, ce n'est pas là celui qu'on rencontre habituellement dans mes autres compositions. J'avais à peine terminé ce poëme, que dans une de ses lettres toujours si fréquentes et si chères, mon amie, comme par hasard, me raconta qu'elle venait d'assister au théâtre à une représentation du Brutus de Voltaire, et que cette tragédie lui avait plu souverainement. Moi qui avais vu représenter cette même pièce dix ans peut-être auparavant, et qui depuis l'avais complétement oubliée, je sentis aussitôt mon cœur et mon esprit se remplir d'une émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain, et je me dis: «Et quels Brutus! des Brutus d'un Voltaire? J'en ferai, moi, des Brutus... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir à qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou de moi, ou d'un Français, qui, né du peuple, a pendant plus de soixante et dix ans signé: Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi.» Je n'en dis pas davantage, je n'en touchai même pas un mot dans ma réponse à mon amie, mais, sur-le-champ et avec la rapidité de l'éclair, je conçus à la fois les deux Brutus, tels que depuis je les ai exécutés. C'est ainsi que, pour la troisième fois, je manquai à ma résolution de ne plus faire des tragédies, et que de douze qu'elles devaient être, elles sont arrivées au nombre de dix-neuf. Je renouvelai sur le dernier Brutus, mais avec plus de solennité que jamais, mon serment à Apollon, et cette fois je suis à peu près sûr de ne plus le violer. J'en ai pour garants les années qui vont s'amassant sur ma tête, et tout ce qui me reste encore à faire dans un autre genre, si toutefois j'en trouve la force et le moyen.
«Je passai plus de cinq mois à cette maison de campagne, dans une continuelle effervescence d'esprit. Le matin, à peine éveillé, j'écrivais aussitôt cinq ou six pages à mon amie; je travaillais ensuite jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi; je montais alors à cheval ou en voiture pendant une couple d'heures; mais, au lieu de me distraire et de me reposer, ne cessant de penser soit à tels vers, soit à tel personnage, soit à telle autre chose, je fatiguais ma tête loin de la soulager. Je fis si bien que j'y gagnai au mois d'avril, un violent accès de goutte qui pour la première fois me cloua dans mon lit, où pendant quinze jours au moins il me retint immobile et souffrant, ce qui vint mettre une interruption cruelle à mes études si chaudement reprises. C'était aussi trop entreprendre que de vouloir vivre solitaire tout à la fois et occupé; je n'aurais pu y résister sans mes chevaux qui me forçaient à prendre le grand air et à faire de l'exercice. Mais, même avec mes chevaux, je ne pus supporter cette perpétuelle et incessante tension des fibres du cerveau, et si la goutte, plus sage que moi, ne fût venue y faire trêve, j'aurais fini par devenir fou ou par défaillir de faiblesse, car je dormais fort peu et ne mangeais presque plus. Toutefois, au mois de mai, grâce au repos et à une diète sévère, les forces m'étaient revenues. Mais des circonstances qui lui étaient personnelles ayant alors empêché mon amie de me rejoindre à notre maison de campagne, et me voyant condamné à soupirer encore après son retour, seule consolation que j'eusse au monde, je tombai dans un trouble d'esprit, qui pendant plus de trois mois obscurcit mon entendement. Je travaillai peu et mal jusqu'à la fin du mois d'août, où la présence tant désirée de mon amie fit évanouir tous ces maux d'une imagination mécontente et enflammée. À peine redevenu sain de corps et d'esprit, j'oubliai les douleurs de cette longue absence qui, heureusement pour moi, fut la dernière, et je me remis au travail avec passion et fureur. Vers le milieu de décembre, époque à laquelle nous partîmes ensemble pour Paris, je me trouvai avoir versifié l'Agis, la Sophonisbe et la Myrrha, développé les deux Brutus et composé la première de mes Satires. Déjà, neuf ans auparavant, j'avais à Florence tenté ce nouveau genre, j'en avais distribué les sujets, et j'avais même alors essayé d'en exécuter quelque chose. Mais, n'étant point encore assez maître de la langue et de la rime, je m'y étais rompu les cornes; et, craignant de ne pouvoir jamais y réussir, du moins pour le style et la versification, j'en avais à peu près abandonné l'idée. Mais le rayon vivifiant des yeux de mon amie me rendit alors ce qu'il fallait pour cela de courage et de hardiesse, et, m'étant de nouveau mis à l'œuvre, je crus qu'il pourrait m'être donné d'entrer dans la carrière, sinon de la parcourir. Je fis aussi, avant de partir pour Paris, une revue générale de mes poésies, dictées et achevées en grande partie, et je m'en trouvai un bon nombre, trop peut-être.»
VII.
On voit poindre, dans ce mot sur le Brutus de Voltaire, la première jalousie d'Alfieri contre la littérature des Français; on la retrouve dans la suite de ce chapitre.
«Avec tout cela, écrit-il, inébranlable dans ma conviction du beau et du vrai, j'aime mieux (et je saisis toutes les occasions de renouveler à cet égard ma profession de foi), j'aime beaucoup mieux encore écrire dans une langue presque morte et pour un peuple mort, et me voir enseveli moi-même de mon vivant, que d'écrire dans ces langues sourdes et muettes, le français ou l'anglais, quoique leurs armées et leurs canons les mettent à la mode; plutôt mille fois des vers italiens, pour peu qu'ils soient bien tournés, même à la condition de les voir pour un temps ignorés, méprisés, non compris, que des vers français ou anglais, ou dans tout autre jargon en crédit, lors même que, lus aussitôt par tout le monde, ils pourraient m'attirer les applaudissements et l'admiration de tous. Est-ce donc la même chose de faire résonner pour ses propres oreilles les nobles et mélodieuses cordes de la harpe, encore que personne ne vous écoute, ou de souffler dans une vile cornemuse, quand toute une multitude d'auditeurs aux longues oreilles devrait vous étourdir de ses acclamations solennelles?»
Son méprisable recueil d'épigrammes grossières et d'invectives de collége, intitulé Misogallo (haine aux Français), va confirmer bientôt ces impressions antinationales.
Après ces seize mois de bonheur caché, libres de leur séjour et de leur vie, les deux amants partirent enfin pour Paris.
«Dès que nous fûmes à Paris, où l'engagement pris de mon édition commencée me faisait une nécessité de me fixer à demeure, je cherchai une maison, et j'eus le bonheur d'en trouver une très-tranquille et très-gaie, isolément située sur le boulevard neuf du faubourg Saint-Germain, au bout de la rue du Mont-Parnasse. J'y avais une fort belle vue, un air excellent et la solitude des champs.»