Il s'y occupa trois ans de l'impression de toutes ses tragédies chez Didot, le prince des typographes français, et chez Beaumarchais, à Kehl, de l'impression de tous ses sonnets très-peu dignes de Pétrarque, et d'une multitude de caprices d'auteur sans mérite et de traductions qu'il recueillait comme des reliques de lui-même à léguer in extenso à la très-indifférente postérité. Cela marchait du même pas sourd sans que le temps lui-même, qui s'occupait de bien autre chose, en sût rien. On était en 1789. La Bastille était prise par la révolution, les états généraux tonnaient à Versailles par la voix séculaire de Mirabeau, et il n'en parle pas. Seulement, ami de quelques philosophes de seconde ligne, il écrit, pour complaire à l'époque, une ode sur la prise de la Bastille. Ainsi l'ennemi des rois et des reines qui pensionnaient son amie, Alfieri, flagornait à Paris le peuple qui devait bientôt les traîner à l'échafaud. On trouve peu d'exemples de telles inconséquences d'esprit et de cœur dans les lettrés de ce temps-là. Que pouvait-il se répondre à lui-même, et que pouvait-il répondre à la comtesse d'Albany, quand elle lui disait: «Je suis reine, et vous exécrez les rois! je suis proscrite de mon trône, et vous invectivez le roi et la reine qui nous prêtent asile! je suis dénuée de tout, et vous poussez au dépouillement de ce roi et de cette reine qui nous subventionnent largement pour vivre! Si la reconnaissance ne vous dit rien, que vous conseille notre intérêt légitime? Sont-ce les vainqueurs de la Bastille qui nous pensionneront, et nous honoreront en sœur et en frère du trône? Vous parlez de la tyrannie? Mais ce peuple a-t-il consulté d'autre loi que sa colère, quand il a attaqué ce vieux donjon sans défenseurs et ce vieux cachot sans prisonniers, et massacré en allant triompher à l'Hôtel-de-Ville le gouverneur et les victimes très-étrangères à ces événements? Ne vous mêlez donc pas des triomphes de ce peuple et de la ruine de nos bienfaiteurs. Je suis reine; respectez en moi la royauté! Mon mari était roi; respectez en lui son titre, et en moi son nom! Un autre roi nous solde; respectez en lui ses bienfaits! il nous protége; respectez en lui l'asile qu'il nous assure!
«—Mais j'ai fait quatorze ou quinze tragédies contre les rois de l'antiquité, j'ai fait Brutus! La liberté est classique.—C'est vrai, mais n'en parlez pas: personne, excepté votre imprimeur, n'en parle; imprimez, si vous voulez, pour les lecteurs à venir, et taisez-vous sur les ingratitudes du présent!»
Alfieri n'en poursuivait pas moins ses diatribes et ses amours, et se mettait en règle avec l'avenir par ses tragédies mort-nées, en règle avec les rois en leur enlevant plus que leur trône, leur famille! en règle avec l'opinion en applaudissant lyriquement aux premiers égarements de la révolution;
En règle avec le vieux classique, en accumulant tragédies sur tragédies;
En règle avec l'avenir, comptant sur la gloire et sur l'immortalité anonyme qu'il se préparait en silence au bout de la rue;
En règle avec la fortune, puisqu'il avait encore quatre chevaux de selle, ayant vendu tous les autres à son ami pour monter sa maison à Paris;
En règle enfin avec le bonheur, puisqu'il allait à leur maison de campagne, en Alsace, passer les mois inoccupés de l'année dans l'intimité d'une union paisible.
«Une seule inquiétude le poignait, dit-il; c'étaient des transes d'esprit de tout genre que la révolution qu'il chantait ne vînt, de jour en jour, par ses mouvements insurrectionnels qui éclataient dans Paris depuis la convocation des états généraux et la prise de la Bastille, l'empêcher de terminer ses éditions qui touchaient à leur fin, soit à Paris chez Didot, soit à Kehl chez Beaumarchais, et qu'après tant de peines et de lourdes dépenses, il ne fallût échouer au port. Je me hâtais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient pas les ouvriers de l'imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis en politiques et en hommes libres, passaient les journées entières à lire les journaux et à faire des lois, au lieu de composer, de corriger, de tirer les épreuves que j'attendais. Je crus que j'en deviendrais fou par contre-coup. J'éprouvai donc une immense satisfaction, quand vint le jour où ces tragédies, qui m'avaient coûté tant de sueurs, terminées et emballées, s'en allèrent en Italie et ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue durée; les choses allant de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, ôtant quelque chose au repos et à la sécurité de la veille, pour augmenter le doute et les sinistres présages qui menaçaient l'avenir, tous ceux qui ont affaire avec ces espèces de singes, et nous sommes malheureusement dans ce cas, mon amie et moi, doivent passer leur vie à craindre un dénouement qui ne peut tourner à bien.
«Voilà donc plus d'une année que je regarde en silence et que j'observe le progrès des lamentables effets de la docte ignorance de ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui ne peut en mener aucune à bonne fin, parce qu'il n'entend rien à la pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que déjà l'avait finement remarqué et dit notre prophète politique, Machiavel.»
—Les intérêts de mon amie, ajoute-t-il, me retiennent seuls à Paris.—Quels pouvaient être ces intérêts, si ce n'est de faire ratifier par M. Necker et par l'Assemblée française les pensions que le roi et la reine avaient généreusement accordées à la comtesse?