Mais que je puisse au moins me rappeler tes charmes;
Que de ton souvenir l'éclat mystérieux
Descende quelquefois au milieu de mes larmes,
Comme un rayon de lune, un bel Ange des cieux!
Qu'en silence adorant ta mémoire si chère,
Je l'invoque en mes jours de faiblesse et d'ennui;
Tel en sa sœur aînée un frère cherche appui,
Tel un fils orphelin appelle encor sa mère.
Puis vient une série de pièces en vers où respire un souffle à la fois antique et moderne. Quelque chose de Virgile et d'André Chénier.
Mais une pièce étrange, et cependant au fond très-originale, très-belle et très-triste, intitulée les Rayons jaunes, attira sur ce remarquable volume les regards et les moqueries des critiques du temps. Je n'étais pas critique alors, je n'étais que sensible. Je me souviens que les Rayons jaunes, cette nuance non encore caractérisée du soir dans nos villes ou dans nos étages élevés de nos chambres à la campagne, me frappa comme une nouveauté des yeux, du cœur, de l'expression, et m'arracha des larmes. Je me dis: Voilà un jeune homme qui s'attache trop à un détail, mais le détail est pittoresque, et son expression restera dans le dictionnaire de nos tristesses. J'ai mille fois senti ces rayons jaunes. Je n'aurais pas osé les décrire, ce jeune homme est plus poëte que moi! du premier coup il déchire le voile des fausses convenances, et pénètre dans la nature vraie comme un conquérant dans son domaine.
Lurida præterea fiunt quæcumque...
Lucrèce, liv. IV.
Les dimanches d'été, le soir, vers les six heures,
Quand le peuple empressé déserte ses demeures
Et va s'ébattre aux champs,
Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre,
Je regarde d'en haut passer et disparaître
Joyeux bourgeois, marchands,
Ouvriers en habits de fête, au cœur plein d'aise;
Un livre est entr'ouvert, près de moi, sur ma chaise:
Je lis ou fais semblant;
Et les jaunes rayons que le couchant ramène,
Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine,
Teignent mon rideau blanc.
J'aime à les voir percer vitres et jalousies;
Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie
Un flot d'atomes d'or;
Puis, m'arrivant dans l'âme à travers la prunelle,
Ils redorent aussi mille pensers en elle,
Mille atomes encor.