Ce sont des jours confus dont reparaît la trame,
Des souvenirs d'enfance, aussi doux à notre âme
Qu'un rêve d'avenir:
C'était à pareille heure (oh! je me le rappelle)
Qu'après vêpres, enfants, au chœur de la chapelle,
On nous faisait venir.

La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges;
Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges
Jaunissait leur blancheur;
Et le prêtre vêtu de son étole blanche
Courbait un front jauni, comme un épi qui penche
Sous la faux du faucheur.

Oh! qui dans une église, à genoux sur la pierre,
N'a bien souvent, le soir, déposé sa prière,
Comme un grain pur de sel?
Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire?
Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire
Dans un jaune missel?

Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue,
Cette humble foi du cœur, qu'un Ange a suspendue
En palme à nos berceaux;
Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense;
Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence
Au bord des saints ruisseaux?

Peut-elle refleurir lorsqu'a soufflé l'orage,
Et qu'en nos cœurs l'orgueil debout a, dans sa rage,
Mis le pied sur l'autel?
On est bien faible alors, quand le malheur arrive,
Et la mort... faut-il donc que l'idée en survive
Au vœu d'être immortel!

J'ai vu mourir, hélas! ma bonne vieille tante,
L'an dernier; sur son lit, sans voix et haletante,
Elle resta trois jours,
Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve;
J'étais près d'elle encor quand sur sa tête chauve
Le linceul fit trois tours.

Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune;
J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient jaune,
Des prêtres priaient bas;
Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière;
Mon œil était sans larme et ma voix sans prière,
Car je ne croyais pas.

Elle m'aimait pourtant...; et ma mère aussi m'aime,
Et ma mère à son tour mourra; bientôt moi-même
Dans le jaune linceul
Je l'ensevelirai; je clouerai sous la lame
Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme;
Alors je serai seul;

Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse;
Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse
S'unirait à ma main?...
Mais déjà le soleil recule devant l'ombre,
Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre
S'éteignent en chemin...

Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée
Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée
Au jeune époux absent;
Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse,
Ne tiendront suspendus sur moi, durant la messe,
Le poêle jaunissant.